Histoire d’une vie pas comme les autres
MARSOUIN
ROBERT BENOIST
MARSOUIN
(Histoire d’une vie)
Lorsque, en 1856, l’Infanterie de Marine abandonne définitivement le service des armes des vaisseaux aux marins et fusiliers marins, ses unités sont cependant souvent transportées au loin par les navires de guerre. Mais les soldats ne participent plus à la manœuvre des voiles. Les marins, en plaisantant, les nomment alors “marsouins”, par comparaison avec ces cétacés qui suivent les bâtiments en jouant. Les soldats de l’Infanterie de Marine relèveront fièrement le surnom. Ils le portent encore et y tiennent.
A ma femme
à mes filles
à mes petits-enfants
Chapitre premier
MON ENFANCE
C’est le 9 avril 1972 que je démarre, pour une longue période, ma carrière de soldat. Trente ans durant, j’ai servi mon pays du mieux que j’ai pu. Oh bien sûr ! Il y a eu des hauts et des bas, mais dans l’ensemble, je ne regrette rien, bien au contraire ; j’ai vécu tant d’évènements. Un grand nombre de missions m’a fait parcourir le monde. J’en suis si riche dans ma tête et dans mon coeur que je ne sais comment en restituer l’émotion, encore intensément présente aujourd’hui. Parfois lorsque mes pensées me ramènent dans le passé, j’ai bien du mal à ne pas me laisser envahir par la nostalgie et la tristesse ; Oui, parfois je regrette d’avoir quitté ce métier qui m’a tant donné. Heureusement, les regrets ne durent pas, il me reste beaucoup à découvrir dans cette nouvelle vie qui m’attend. Je dois me battre pour trouver les repaires qui me manquent. Mais rein n’est insurmontable, je l’ai appris et puis… je crois que j’ai un bon sens de l’orientation, Voilà un peu l’ensemble de mes réflexions, mes états d’âmes ! À l’heure où je m’apprête à vous raconter mes aventures qui je l’espère feront le bonheur d’un certain nombre de lecteurs. Je n’ai rien d’un écrivain et ce récit, c’’est une nouvelle aventure. Je compte sur les émotions du passé pour faire jaillir les ruisseaux de mots qui me porteront peut-être à bon port. C’est certes un peu naïf, mais manier la plume me plait, j’ai toujours eu cette envie d’écrire. Et puis les choses sont simples : j’ai une nouvelle mission, celle de mener à bien mon récit, et comme je suis Marsouin, je ne peux pas faillir à mon devoir…
Pour commencer je me dois de me poser quelques questions, pourquoi ce parcours ? Quelles en ont été mes motivations ? J’essaie de chercher au plus profond de ma mémoire, dans mes souvenirs les plus lointains et là ce sont les images de ma plus tendre jeunesse qui apparaissent.
J’ai dix ans, déjà je me prends pour un soldat. Les “guerres de tranchées” avec les copains ne manquent pas. Il faut dire que la région où je suis né est imprégnée d’histoires, celles de la Seconde Guerre mondiale notamment. Montargis était une zone active pour les troupes allemandes. Ce ne sont pas les trous de bombes qui manquent dans la région. La Résistance française était à l’œuvre. Il n’est pas rare, pour nous gamins, de trouver toutes sortes de munitions de guerre, et même de l’armement (mitraillettes), des grenades, des cartouches… Ainsi dès que l’occasion se présente, mes camarades et moi nous nous transformons soit en soldat français ou allemand, soit en Ivanhoé ou Robin des Bois. Tout dépend du dernier feuilleton vu à la télévision. Combien de fois suis-je rentré à la maison couvert de blessures avec les vêtements en lambeaux.
- Te rends tu compte dans quel état tu as mis tes vêtements ! ma mère n’arrêtait pas de m’enguirlender à chaque retour de « campagnes ».
J’étais à l’époque d’une nature assez turbulente pour ne pas dire infernale. Je suis alors surnommé Philibert, personnage imaginaire utilisé par Robert Lamoureux dans ses sketchs. Déjà tout petit je fais les quatre cents coups à mes parents, dont voici quelques exemples (je n’en suis pas très fier). A quatre ans, je mets le feu à la maison que mes parents louent. C’est en mettant une bassine en plastique sur la cuisinière à bois que le drame arrive. J’avais profité de l’absence momentanée de ma mère pour commettre cette grave bêtise. Ma sœur, qui a un an de plus que moi, est sans doute ma complice. Ma mère, en attendant les secours, nous sort du brasier.
Une autre fois, c’est à l’hôpital, où, toujours dans la même tranche d’âge, je fais une autre de mes incartades. Récit…Je suis hospitalisé pour un furoncle dans le cou. Les repas et l’assistance médicale sont à la charge des bonnes sœurs. Un jour l’une d’elles m’apporte une assiette de purée. Je n’ai pas faim, elle insiste ! Enervé et tenace je prends l’assiette de purée et la lui renverse sur la tête.
Vers l’âge de six-sept ans, je fais l’école buissonnière avec un copain de classe et de voisinage. Malheureusement sa mère nous surprend à traîner dans la rue. Bien sûr, la première chose qu’elle fait, c’est de mettre une trempe à son gamin. Et évidemment, comme cela ne suffit pas, elle s’en est allée le dire à mon père. On peut aisément imaginer la suite.
A dix ou onze ans, je suis ramené à coups de pied au derrière de l’école par mon père. Celui-ci ne me voyant pas revenir dans les délais qu’il m’a imposés, vient à ma rencontre. A ce moment-là, je suis très occupé à jouer aux billes avec mes copains et passionné par ce jeu, j’en oublie l’heure.
A cette époque, j’étais persuadé d’être un enfant persécuté par son père. Celui-ci, homme très autoritaire, surtout avec moi, seul garçon de la famille, j’ai huit sœurs !, ne me faisait aucun cadeau.
- C’est le garçon, le seul de la famille», disait-il à ma mère qui prenait toujours ma défense,
- Il faut qu’il devienne l’homme de la maison. Pas question de lui laisser passer la moindre erreur. Fin de citation !!!
C’est sans doute la raison pour laquelle de temps en temps, mon père m’envoie en forêt pour ramener à la maison une baguette d’acacia.
- Vas me chercher une trique…
- Et qu’elle soit bien flexible surtout , commendait-il
Je m’exécutais, mais pas de gaîté de cœur car je savais que mes pauvres fesses allaient trinquer, à la moindre bêtise.
Quand le film La guerre des boutons sort, le parallèle est vite assimilé avec mes petits camarades « de combat ». De rudes batailles s’engagent entre bandes rivales du quartier. Et qui est chef de bande? Devinez ?
A cette époque, dans ma famille, il fallait se serrer la ceinture. Nourrir une famille nombreuse avec un salaire de misère ce n’était pas très facile.
Mon père, ouvrier d’usine à Hutchinson a un mérite considérable pour faire ce travail et quand on est gamin on en prend pas conscience.. Et pourtant, il y fait souvent des heures supplémentaires et il travaille régulièrement en équipe la nuit, parce que ça paye mieux. Malheureusement, il n’en est pas récompensé. Les problèmes entre mes parents s’accentuent. Les engueulades deviennent fréquentes. C’est souvent des bagarres, des cris, des claques. Cela devient invivable pour nous les enfants.. J’ai souvent peur, je me réfugie dans ma chambre, pour me boucher les oreilles..
Quand ça dégénère, ma mère nous emmène pour fuir la colère du père. On se retrouve en forêt de Montargis, sans rien à manger pour la journée. Le soir, nous rentrons à la nuit tombée avec la peur au ventre.
Ces épisodes, j’en ai vécu un bon nombre. Bien sûr, la scolarité n’est pas brillante.. Pourtant les capacités intellectuelles de mes sœurs et moi-même sont très exploitables et soulignées par nos professeurs. Mais quand un gamin a la tête ailleurs…
J’ai tout de même réussi mon certificat d’études primaire haut la main, pour moi c’est très important.
Un jour l’assistante sociale débarque à la maison. Les voisins y sont pour quelque chose, sans doute le ras-le-bol d’entendre les colères des parents. Alors ça n’a pas loupé, le résultat étant que mes sœurs et moi-même sommes orientés vers l’Assistance publique. Pour nous faire passer la pilule, ma mère nous fait croire que nous sommes malades et que nous partons en maison de santé. Le plus dur c’est que nous sommes séparés par petits groupes. Ma sœur aînée et moi partons à Blois. Quant aux autres, je n’en ai plus le souvenir. Je suis resté plusieurs mois dans cet endroit. J’y étais très heureux, car très chouchouté. Je me suis fait des nouveaux copains, avec qui je partageais les mêmes loisirs, c’est-à-dire la chasse aux serpents, lézards, corbeaux, enfin toutes sortes d’animaux apprivoisables. Dans le dortoir c’était l’arche de Noé. Les études sont reprises et le retard est rattrapé. Je fais rapidement des progrès dans tous les domaines. Le soir je suis assidûment les cours supplémentaires donnés aux élèves volontaires. C’est d’ailleurs dans cet établissement que j’obtiens la place de deuxième au certificat d’études. La place de premier revenant à ma sœur.
Malheureusement, quelques mois plus tard, ma mère débarque avec une copine pour nous ramener à la maison. Mon moral en prend un bon coup. Je n’ai qu’une envie, celle de faire une fugue à la première occasion. Mais celle-ci ne se présente pas. Une fois revenu à la maison, mon moral revient très vite. Je retrouve mes sœurs et nous nous racontons toutes nos aventures. Petit à petit, je retrouve mes marques et mes anciens copains de quartier.
C’est les vacances scolaires, il fait beau, les anciennes habitudes reprennent vite repris le dessus, et me voilà reparti pour de nouvelles batailles avec mes petits camarades. Cependant il faut penser à mon avenir. Ma mère décide de m’inscrire dans un lycée technique pour préparer un CAP de serrurier. Elle trouve que c’est un beau métier, plein d’avenir. Je ne suis pas très content, car je préférerais continuer d’autres études. Mais je n’ai pas gain de cause.
Malheureusement, malgré tous mes efforts, ce métier ne me passionne pas. Je deviens un élève indiscipliné, je n’ai pas du tout la cote avec mes profs. Un jour, le proviseur m’interpelle, à cause d’une veste que je porte. Il me dit qu’un futur ouvrier ne doit pas être habillé de cette manière. Vexé, j’utilise ce prétexte pour abandonner le lycée après, plus de deux ans ça suffit.
Ma mère, qui depuis quelque temps a beaucoup moins d’autorité sur moi, ne me dit rien. Elle est séparée de notre père, elle est à présent seule pour s’occuper de nous. Je profite de la situation pour décider de me prendre en main sans son aide. Dans un premier temps, je me mets à fréquenter la maison des jeunes et de la culture de Montargis. Elle vient d’ouvrir ses portes. Ce type de lieu est tout nouveau dans la région. Le cadre de vie permet aux jeunes de se retrouver et d’échanger des idées, surtout « culturelles ». On y fait du théâtre, de l’art plastique, de la musique, du tirage photo, etc. Il y a même un petit atelier pour s’initier à la fabrication des kartings. Une fois réalisés, on les essaie sur le parking.
Nous sommes en pleine vague hippie, je rencontre de drôles de jeunes habillés de manière originale. Le pantalon à pattes d’éléphant est à la mode. Certains garçons ont les cheveux très longs, ils sont attachés par un bandeau. Les filles, quant à elles, ont parfois une fleur attachée dans les cheveux. Accroché à leur cou en pendentif, je peux observer une sorte de médaillon représentant un cercle et un « y » au milieu. Je demande la signification à un de ces jeunes, qui me répond « peace and love il vaut mieux faire l’amour que la guerre. Il se met à me parler de la guerre du Vietnam, les Américains ont envahi ce pays. Ils détruisent les villages avec du napalm et d’autres produits comme les agents orange (Mosento). C’estt le cheval de bataille de l’époque pour cette nouvelle jeunesse qui ne pense qu’à une certaine forme de liberté. La principale éest surtout la liberté d’expression. Beaucoup de ces jeunes sont issus de familles aisées, la plupart sont étudiants. Ils disent faire partie des jeunesses communistes et le revendiquent haut et fort. Pour se faire entendre, ils organisent des petites manifestations dans la rue. Pour moi c’est tout nouveau, je ne connais pas du tout ce milieu. Je le découvre étape par étape. C’est le monde de retour du Katmendou.
Je baigne aussi dans une nouvelle ambiance musicale. Je ne connais pas grand-chose à la musique, à part Elvis Presley. Maintenant j’entends souvent les Aphrodite Childs, Led Zeppelin et autres… Je découvre le joint que quelques jeunes fument. Moi, je n’y touche pas. Par contre, ma première cigarette fait son apparition au bord de mes lèvres. Eh oui, je fais comme les copains.
A force de fréquenter la maison des jeunes, baptisée « Logos », le directeur quadragénaire, me prend en sympathie et me confie la gérance du bar de l’établissement. Je suis très fier. Tous les dimanches après-midi, j’organise avec mes amis une « boum ». De jeunes orchestres de rock peuvent venir s’exprimer. L’ambiance y est géniale. Nous recevons aussi des artistes professionnels comme Alex Métayer, Léo Ferré, Félix Leclerc, etc.
Au « Logos », il n’y a pas que des jeunes militants, il y a aussi des jeunes travailleurs français et étrangers. Beaucoup de Turcs, sans doute pour tout ce qui touche à la construction du bâtiment. Tout ce petit monde vit en bonne harmonie, malgré la différence de culture. Pour ma part, je fraternise plus facilement avec « les travailleurs ». C’est ce qui m’incite à chercher un travail, car la plupart peuvent s’acheter des vêtements, des disques, etc. Moi, je n’ai pas d’argent, je ne suis pas payé pour la gérance du petit bar du « Logos », je ne fais que du bénévolat.
Mon premier emploi, je le trouve dans une entreprise de nettoyage d’usine. Tous les soirs, après la fermeture de l’usine, je dois aller avec d’autres personnes nettoyer les postes de travail. Je tiens le rythme tout juste un mois, le dos me fait mal. Avec moi, un homme de quarante ans porte déjà une ceinture lombaire et je ne tiens pas à devenir comme lui. Ma mère rouspète du fait que je quitte un travail rémunérateur. Quelque temps plus tard, je retrouve un autre emploi, grâce à un copain qui travaille à la poste comme mécanicien. Il me demande si j’ai dix-sept ans, je lui réponds oui, alors que je n’en ai que seize. Je suis embauché juste pour les vacances comme laveur graisseur des voitures de la poste. Au bout de quelques jours, le chef d’atelier me dit être satisfait de moi et, comme ma période d’essai est terminée, je dois aller au commissariat pour prêter serment. A l’époque, ça se faisait… Je suis très mal du fait d’avoir menti sur mon âge. Après quelques heures de réflexion, je décide d’en parler à mon copain. Je me fais évidemment engueuler comme il se doit. Nous décidons de dire la vérité au chef, en étant sûr de me prendre le soufflon de ma vie. Tout penaud, je lui dis la vérité. Contrairement à ce que nous pensions, il ne rouspète pas. Ce qui lui plaît, c’est que j’ai menti pour pouvoir travailler. Il me dit que d’autres jeunes préfèrent traîner dans la rue, plutôt que de travailler. En plus j’ai la cote avec lui, car je travaille bien. Donc mon chef m’ayant pris en affection, il s’occupe personnellement de mon problème. Il utilise son influence auprès de sa hiérarchie et réussit à me garder. Malheureusement, je dois quitter mon travail au bout de deux mois. Le remplacement que j’effectue avait pris fin.
Je retourne fréquenter le « Logos » pendant quelque temps. Ensuite, je suis allé à Paris avec mon futur beau-frère, pour retrouver un travail. Evidemment, comme je suis trop jeune, je ne trouve rien. Sauf une « boîte » qui veut bien de moi pour vendre des costumes en faisant du porte-à-porte. Je suis « affecté » dans le quartier africain de Paris (un signe sans doute). Je fais « chou blanc » à chaque porte que je réussis à ouvrir. Je ne vends rien et au bout de quinze jours je suis viré. Durant ces derniers jours, mon beau-frère et moi partageons la même chambre d’hôtel, à ses frais. J’imagine bien sa satisfaction de me voir repartir chez moi. D’ailleurs pour pouvoir rentrer sur Montargis je dois faire du stop.
Mon expérience à Paris est de courte durée. J’y suis quand même retourné un jour, grâce à la maison des jeunes. Cette dernière organisant un festival d’art plastique, il faut pour cela récupérer des peintures et des sculptures chez des artistes parisiens. C’est en compagnie de deux animateurs du « Logos » que nous faisons la tournée des ateliers. Pour la première fois, je découvre l’anatomie féminine, car il y a beaucoup de femmes qui posent pour les artistes. Et mon regard rempli d’étonnement et de stupéfaction a bien du mal à se détacher de ses jolies formes féminines. Mes collègues plus âgés, rigolent bien de mon étonnement candide.
De retour à la maison des jeunes, je rencontre un de mes camarades qui me demande si je suis intéressé pour travailler comme plongeur dans un restaurant trois étoiles. Je lui réponds que ça m’intéresse. Il me pistonne auprès du gérant, qui me convoque pour le lendemain. Je me rends à cet entretien. Le gérant est d’origine italienne, il a un physique de rugbyman, environ quarante ans, et très sympa. Le courant passe bien entre nous, et de ce fait Il m’embauche.
Le lieu où je travaille est un château, transformé en hôtel-restaurant trois étoiles. Il possède une piscine et un cercle hippique. Je suis logé, nourri, mon salaire n’est pas très élevé, environ quatre cents francs. Ma chambre n’est pas très grande, mais je m’y plais. Pendant ma coupure entre 14 h et 16 h, je me propose auprès du maître de manège des écuries de donner un coup de main pour l’entretien des boxs, des chevaux et des équipements. En échange j’apprends, gratuitement, à monter à cheval. Je me fais deux très bons copains. Tous les deux sont apprentis serveurs. En dehors du travail, nous avons le plaisir de nous retrouver dans un petit bar en face du château. C’est là que quelques semaines plus tard je rencontre ma première copine. Elle n’est pas très jolie, mais j’e suis tellement flatté de fréquenter une fille. Elle habite un village plus loin et nous voyons souvent le week-end. C’est aussi à cette époque que je fais connaissance d’un nouvel ami, Pascal, qui part pour l’armée. Il s’est engagé pour trois ans au titre des troupes de marine. Sur le moment je crois que cette arme dépend de la Marine. En fait elle appartient à l’armée de terre. Je demande à Pascal s’il va souvent voyager. Il me répond que ce corps a pour vocation l’outre-mer, qu’il peut se retrouver aussi bien en Afrique que partout ailleurs dans le monde.
Là, je rêve, car je trouve cela exceptionnel de partir à l’aventure. Il me dit aussi que lorsqu’un soldat part comme cela à l’étranger, il gagne beaucoup plus d’argent que lorsqu’il est en France. Pour le moment l’aspect de cet argument ne m’intéresse pas, ce qui compte c’est avant tout de revêtir l’uniforme.
J’ai un peu plus de seize ans et une folle envie de quitter la maison. Je veux vivre l’Aventure, vivre de grandes expériences, me libérer de l’emprise maternelle, me prouver qu’un gamin de cet âge est capable de s’assumer seul. Alors je me lance dans l’écriture, j’écris à la Marine nationale, à l’Armée de l’air. Et, avec anxiété, je surveille, chaque jour, la tournée du facteur. C’est quelques jours plus tard qu’enfin la première réponse arrive.
Déception : la Marine rejette ma demande. Je suis trop jeune, dix-sept ans sont obligatoires pour servir dans l’armée. Le lendemain, c’est une réponse de l’armée de l’air que je reçois, même chose, là encore je suis trop jeune. J’ai un coup au moral, mais je m’accroche. Je décide de profiter de congés pour me rendre à Paris, direction la caserne des pompiers. L’accueil est très froid de la part d’un cadre. Il me fait comprendre qu’une fois franchie la barrière, on ne peut plus ressortir. De toute manière, lui aussi me fait comprendre que j’étais trop jeune.
L’armée me rejette, j’ai la rage, mais je patiente. De toute manière je n’ai pas le choix. En attendant je conserve mon petit boulot dans l’hôtel restaurant trois étoiles comme plongeur et depuis peu comme aide-cuisinier. Un soir je décide de reprendre des études par correspondance. J’écris à un centre de formation à distance. Quelques jours plus tard, après mon travail je planche à nouveau.
Dans mon cadre de travail : la restauration de haut niveau, j’acquiers un certain sens de la hiérarchie. Le chef de cuisine est une personne que l’on respecte. Il est le seul maître à bord. En général, il est fort en « gueule », c’est qu’au « piano » ça doit tourner rond. Il n’est pas question que le client attende. Je suis déjà à l’école de la discipline et de l’exactitude. Mais je suis jeune et je manque de maturité, j’ai tendance à la ramener. Je m’entends dire souvent : « Tu verras quand tu feras ton service militaire, tu ne la ramèneras pas. » Tous ces propos auraient dû m’impressionner, en fait, c’est l’inverse qui se produisit. En moi-même je me dis « vivement que j’y sois ».
Pascal, lui, est parti pour effectuer ses classes à Fréjus au centre d’instruction des troupes de marine. Pour moi cette affectation est déjà le bout du monde. Mon copain m’écrit souvent et il me raconte le déroulement de ses activités. Il me dit dans ses lettres qu’il en bave. Ses rangers neuves lui font mal aux pieds pendant les marches de plus de soixante-dix kilomètres. Il doit porter de lourdes charges, le sac à dos pèse près de vingt-cinq kilos, plus son arme. Il y avait souvent des marches commando de huit kilomètres en courant avec le treillis et les rangers, ainsi que le sac à dos rempli à quinze kilos. Le pire pour lui ce sont les marches punitives. Dans ce cas, il faut qu’il marche avec un sac à dos rempli de sable pendant un certain nombre de kilomètres, tout dépend de la punition. Il me dit que si je m’engage, j’aurai l’occasion de ne pas y échapper.
Malgré toutes les situations que Pascal me décrit, mon impatience grandit.
Je suis à deux mois de mes dix-sept ans lorsque je reprends ma plume, j’écris à l’armée avec cette fois l’espoir d’être pris. Quelques jours plus tard, je reçois enfin une réponse favorable. Je suis convoqué au bureau du service national de Montargis.
Je suis reçu par un gradé : un adjudant assez ancien. Il a la gueule de l’emploi, la tête carrée, des grandes oreilles, le regard franc et vif, les cheveux coupés très courts, une tenue impeccable, avec des plis un peu partout sur sa chemise. Voici son discours :
- Assieds-toi mon garçon, me dit-il, tu as fait une demande d’engagement, c’est bien ! Mais ou veux-tu aller ?
_Je souhaiterais servir dans les Troupes de marine, comme parachutiste
_Je vois, écoute, moi je te propose à la vue de ton dossier de t’envoyer d’abord en école de sous-officier, qu’est ce que tu en penses ?
_Si vous estimez que je suis capable de commencer par cette formation, pourquoi pas, Je veux bien essayer ».
Tout en m’encourageant, le vieux serviteur de la nation me fait comprendre que tout dépendra du niveau général que j’obtiendrai aux tests durant la période des « trois jours ».
Maintenant pour que mon dossier parte, il faut la signature des parents, car je suis mineur. L’affaire n’est pas encore gagnée. Je vais voir ma mère avec le dossier sous le bras. En entrée en matière, elle me reproche de ne pas venir souvent la voir, ça commence bien. Je lui réponds que je n’ai pas beaucoup le temps avec mon travail. Je lui expose le but de ma visite, dans un premier temps ce n’est pas la joie. Elle manque de s’étrangler. Je vois son visage changer de couleur, il est très pâle. Elle refuse de signer. Elle a peur pour moi.
- Pendant la guerre d’Algérie des milliers de jeunes soldats sont morts, me dit-elle
_Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose
_Maman, la guerre est finie depuis plus de dix ans
C’est au bout de deux trois heures de palabre que je réussis à lui faire signer ma feuille d’engagement, et pour cela il a fallu que je fasse beaucoup de concessions.
- Surtout, tu m’écris souvent, et tu feras bien attention à toi, et fais attention à tes fréquentations.
Je suis son fils chéri, le seul, et il part loin de sa mère. Je comprends son émotion, c’est ma mère! Et malgré tout ce qui s’est produit dans ma très jeune existence, je n’ai pas le droit de juger mes parents.
Dans quelques jours je vais avoir mes dix-sept ans. J’ai donné mon préavis au restaurant dans lequel je travaille. Le gérant n’est pas content. Il se faisait une telle joie de me prendre en main, de la plonge j’étais passé aux cuisines. Le chef cuisinier avait reçu l’ordre de me former. Comme je donnais satisfaction, ce dernier se faisait une joie de m’enseigner l’art culinaire. Cela me plaisait bien, mais ce n’était pas l’avenir que je recherchais. Il me faut de l’espace, du grand air. Là, dans ces cuisines, j’étais confiné entre quatre murs toute la journée, j’étouffe. Je ne regrette pas ma décision, même si je déçois mon entourage professionnel.
Après avoir quitté mon emploi, je reçois quelques jours plus tard ma convocation pour les trois jours. Nous sommes en janvier 1972, je suis convoqué pour le 15 janvier. En attendant, je retourne fréquenter le « Logos ». Dimanche après-midi, mes copains et moi organisons une « boum ». Il y a beaucoup de jeunes, et là j’ai comme un coup de flash dans les yeux. Près du comptoir, une superbe jeune fille me regarde de temps en temps. Nos regards se croisent, mon cœur accélère la cadence. C’est la première fois que je ressens de genre d’émotion. Comme je suis d’une nature timide…avec les femmes, j’hésite à l’inviter à danser. Mais par contre un de mes amis qui l’a repérée (le salopard) prend l’initiative. De les voir danser tous les deux me rend un peu jaloux. C’est la première fois que là aussi je ressens cette sensation. Je les observe du coin de l’œil, je vois mon ex copain (que j’ai envie d’étrangler) cherche à l’embrasser dans ce très très long slow langoureux « Procolarum ». Mais ! Et alors là j’étais ravi, elle rejette ses avances, elle me regarde dès qu’elle le peut. Je sens une légère excitation venir en moi ; que d’émotions.
Le slow s’arrête enfin, je l’ai trouvé un peu long. La jeune fille se sépare de son cavalier. Cette fois, je fonce, et c’est tout ému que je lui demande de danser avec moi ce nouveau slow. Elle accepte. Je vois son visage rosir, elle aussi je pense qu’elle est émue. Je suis tout tremblant dans ses bras je ne peux pas me contrôler. Nos joues se touchent, nos corps ne font plus qu’un, et d’un seul coup nos bouches sont réunies. Plusieurs slows se sont enchaînés. Je n’en ai pas entendu un seul, je ne retiens que l’odeur de son agréable parfum. Je suis déjà amoureux, je le sens. Je lui propose d’aller faire un tour à l’extérieur, pour fuir le brouhaha de cette ambiance de fête et me retrouver seul avec elle. Je l’aime déjà, elle est si belle, grande, élancée, elle a une très jolie silhouette. Sa voix est douce. Elle me dit que c’est la première fois qu’elle vient à la maison des jeunes. Effectivement, je ne l’ai jamais rencontrée. Elle habite à quelques kilomètres de chez moi. Elle s’appelle Joëlle, elle a un frère et une sœur, ils sont jumeaux. Je lui dis que j’ai huit sœurs et que je suis le seul garçon, elle n’en revient pas. Nous avons le même âge tous les deux. Elle m’annonce sa date de naissance, c’est exactement la même que la mienne. Là, elle doute de ma parole. Je lui prouve en lui montrant mes papiers. Tout cela, est-ce un signe ?
Je lui propose de la raccompagner jusqu’à chez elle, elle accepte. Tout en marchant, je lui parle de mon avenir, de mon futur métier de soldat. J’en profite pour lui demander si elle est capable d’attendre un garçon qui s’absente assez souvent. Elle me répond que l’amour est plus fort que le reste. Par cette réponse je suis ébloui. Joëlle me dit qu’elle travaille comme couturière dans une petite entreprise de la ville. Elle était libre le soir après son travail…
Chaque jour je vais à sa rencontre et je l’a raccompagne jusqu’à chez elle. Nous ne cessons de nous embrasser tout au long du parcours. Nous sommes de plus en plus amoureux l’un de l’autre. Mais les jours passent et le jour de ma convocation arrive. Je sais que la séparation va être dure, mais il n’y a pas d’autres solutions. J’ai décidé de mon avenir, je dois faire face ; même si je ne suis pas dans la lignée de mes amis du « Logos » qui me traitent de fou, même si depuis quelques jours mes pensées sont perturbées par un élément nouveau : l’Amour. Tant pis c’est comme ça, je ne fais pas marche arrière.
Quelques semaines… …mon engagement !
Arrivé au centre de sélection, je me rends vite compte que dire que je suis engagé volontaire est, là aussi, plutôt mal vu parmi les appelés du contingent. Je pensais être séparé de ces personnels, mais je partage la même chambrée. Nous avons le même questionnaire. A vouloir trop bien faire, je panique dans mes réponses et c’est sans doute pour cela que j’échoue aux tests psychotechniques. J’obtiens une mauvaise moyenne, je ne peux prétendre à l’école des sous-officiers, m’indique un gradé. Je suis très déçu et de plus la visite médicale ne se passe pas bien non plus. Le médecin qui m’ausculte me trouve les pieds plats. C’était une inaptitude au parachutisme.
C’est tout penaud et la tête enfarinée que je retourne voir mon recruteur qui confirme tous ces éléments, mais me rassure en me disant que malgré tous ces problèmes je peux quand même servir dans les Troupes de marine. Simplement, je dois partir pour Fréjus effectuer mes classes afin de décrocher dans un premier temps le galon de caporal.
- Quand tu auras gagné tes premiers galons, tu pourras voir la suite de ta carrière tranquillement, m’explique-t-il.
Donc si je m’accroche, je pourrai espérer le statut de sous-officier. Tout content, et beaucoup plus confiant je retrouve Joëlle et lui explique tout ça. Elle est contente pour moi, mais je sens en elle une certaine tristesse quand je lui annonce mon départ pour le 8 avril. Je lui dis que je serai de retour un mois plus tard pour une permission. Cela semble lui convenir, et je revois son magnifique sourire.
La veille de mon départ, je passe la soirée avec elle. Nous ne voulons plus nous quitter, pourtant il le faut. C’est avec un grand déchirement au cœur que je me donne l’impression de l’abandonner.
II
II
Camp militaire de Fréjus
1972
Ma carrière dans les troupes coloniales débute à 17 ans, en garnison de Fréjus. C’est la première fois que je quitte la ville où je suis né. Je n’ai jamais vu la mer. Quel éblouissement lorsque j’aperçois la Méditerranée, quelle merveille cette belle plage de Saint-Raphaël ! Le sable est fin, nous ne sommes qu’au mois d’avril et déjà il fait beau. Je me sens bien. Mais ce n’est pas le tout, je dois rejoindre mon lieu d’affectation. Et le camp militaire de Fréjus lorsqu’on est à pied, ce n’est pas la porte à côté. D’après les gens du pays, il y a plusieurs kilomètres à faire en prenant la nationale 7. Donc je prends mon courage à deux mains, ou plutôt à deux jambes, et j’entame une longue marche.
Le soleil tape dur et je ne suis guère en forme. Le voyage en train depuis Montargis a duré dix-neuf heures. De plus je n’ai pas mangé grand-chose, un simple sandwich que ma mère m’a donné avant de partir, et aussi un morceau de pain que m’a offert… un clochard. C’est sur un banc de la gare de Nîmes, entre deux trains, que je rencontre ce brave homme. Comme je lui explique mon périple, il se rend compte que je n’ai rien mangé. Je n’ai pas d’argent non plus, ça, situation de famille oblige, j’y suis habitué. Les revenus de mon beau-père, ouvrier du bâtiment, et les maigres allocations familiales ne nous ont jamais permis d’assurer quotidiennement les besoins les plus élémentaires, celui de manger à sa faim par exemple. En fait, ma situation est limpide, je démarre vraiment à zéro.
Tout en marchant avec ma valise à la main (non, elle n’est pas en carton mais c’est tout comme), je repense à toute ma famille. A ma mère que j’ai laissée en pleurs sur le quai de la gare, très tôt ce matin. Je l’entends me faire ses dernières recommandations :
-« Fais attention à ta bronchite, elle peut devenir chronique, mets bien ton imperméable, car tu risques d’avoir froid dans le train,… ».
J’incline la tête en souriant, mais elle est déjà ailleurs. J’attends ce moment depuis si longtemps. Je ne sais pourtant pas ce qui m’attend là-bas, de l’autre côté de la France. Eh bien voilà, j’y suis ou presque. En attendant je marche et il fait de plus en plus chaud. Je n’ai pas de bonnes chaussures et elles commencent à me faire souffrir sérieusement. Je me décide à faire du stop. Chouette ! Ça marche, une voiture s’arrête.
-« Où vas-tu mon garçon?
- Je vais au camp Lecoqu, monsieur.
- Tu es militaire? me demande-t-il.
- Je le deviens, lui dis-je avec une pointe de fierté.
- Tu sais que c’est un camp disciplinaire ?
- Oui, j’en ai entendu parler, m’sieur, je sais que je vais en baver, mais c’est de cet avenir dont j’ai besoin.
- Voilà, nous y sommes, me dit le conducteur, je te dépose à l’entrée du camp, après tu demandes ta route à tes futurs collègues. Je te souhaite bonne chance mon garçon, j’espère pour toi que tu ne fais pas une connerie.
-Merci monsieur l’avenir me le dira.»
Et voilà, maintenant je suis face à une autre réalité. Elle est devant moi ; elle m’écrase de son mètre quatre-vingt-dix et de ses quatre-vingt-quinze kilos. L’homme, est vêtu d’un treillis vert-kaki. Je vois briller ses galons, jaunes, apparemment c’est un gradé. Juste derrière lui, il y a un bâtiment avec marqué sur une plaque au-dessus de la porte “poste de garde”. Sur un ton qui ne supporte pas l’indécision, cette armoire à glace me demande :
-« Que veux tu garçon ? »
En bafouillant, je lui dis que je suis engagé et que je viens dans ce camp pour y faire mes classes. Au passage, j’ai l’indélicatesse de l’appeler « Monsieur ». Sa réplique est cinglante
-
« Ici on m’appelle sergent, c’est clair !!!
- Oui heu !! Sergent. »
. Ça commence fort pour moi.
Un soldat de garde m’accompagne jusqu’à ma compagnie d’affectation. Sur le chemin, je croise des sections à l’exercice. Les hommes sont au pas cadencé et ils chantent. La puissance qui s’en dégage m’impressionne. Chemin faisant, le garde m’explique qu’ici c’est très dur, beaucoup de nouveaux démissionnent, la compagnie dans laquelle je vais est la plus disciplinée et la plupart des cadres sont issus de la Légion…. En fait, le mieux que je puisse faire si je veux « survivre », me dit-il, c’est de ne pas chercher les problèmes, de fermer ma « gueule » et de serrer les poings. Je prends bonne note de ses conseils. A bon entendeur, salut !
Nous touchons au but, le bâtiment de la compagnie d’instruction est là, planté en forme de « L « . Sur la place devant le mât des couleurs, des gars sont entraînés à la manipulation des armes, ça gueule fort chez les gradés, un léger sentiment d’angoisse m’envahit, c’est impressionnant. Un petit coup d’auto motivation « Accroche-toi, souffle un bon coup, respire à fond… » et le malaise est dominé.
Me voilà à l’intérieur du bâtiment, devant le bureau du « service de semaine ». On me remet une feuille sur laquelle sont inscrits les numéros des différents bureaux où je dois passer et j’attaque le circuit accompagné d’un autre soldat, bien sympa celui-là. Premier arrêt : le comptable me remet une carte qui me permettra d’accéder tous les jours au réfectoire… Quelques couloirs de plus et nous sommes dans le bureau du « fourrier », c’est un caporal qui le dirige. Il me remet des draps et des couvertures. Nous montons dans ma chambre, en fait un dortoir, dans lequel s’aligne une vingtaine de lits. Mon guide m’annonce que ce sera tout pour aujourd’hui. Demain nous ferons le reste, à savoir le coiffeur, la visite médicale, la perception du paquetage. En attendant, quartier libre ! Je dois m’installer et faire la connaissance de mes camarades, ils sont six à être déjà arrivés. Nous allons faire un tour au foyer du soldat, pour y boire un pot et échanger nos premières impressions. Je me sens bien et je suis content : le comptable m’a remis une somme d’argent qui correspond à un mois de solde, soit cent soixante-dix francs !
Un verre à la main, chacun d’entre nous se présente, nous venons d’horizons divers. Il y a un Corse, un Antillais, un Lyonnais, un montagnard, un Parisien et un gars du Nord. Mes camarades sont déjà bien informés sur notre encadrement, il paraît que le lieutenant qui sera notre chef de section est un peu fou. Par contre, le caporal-chef, qui est d’origine réunionnaise, est très sympa, pas comme le sergent adjoint qui joue le jeu du chef de section,…. Ma foi, on verra bien, et s’il faut s’accrocher on s’accrochera.
De retour à la chambre et alors que nous rangeons nos affaires dans les armoires, un caporal déboule, se campe sur ses jambes et se met à gueuler. Nous comprenons tant bien que mal que lorsqu’un gradé rentre dans une chambre on doit crier « garde à vous » et rectifier la position au pied de son lit. Pour illustrer ses propos, il se fige au garde à vous et là je me dis :
-
« Ça y est mon gars, tu es en plein dedans. »
-
Demain, poursuit le Caporal, nous apprendrons à faire un lit et à ranger votre armoire au carré. »
Pour éviter tout impair, il nous précise que lorsqu’un gradé quitte une pièce nous devons dire la même chose qu’à son entrée, et nous remettre au garde-à-vous. Je me sens déjà moins bête ! Enfin, pour le repas, n’oublions pas l’essentiel, il nous faudra se rassembler dehors, à l’appel du caporal de semaine qui devrait gueuler dans les couloirs « à la bouffe ».
Nous avons effectivement entendu l’ordre et nous nous rassemblons tant bien que mal. Nous n’en avons pas l’habitude, et ça se voit. L’effectif de notre groupe est maintenant de l’ordre d’une bonne quinzaine car entre temps, d’autres engagés sont arrivés. A l’entrée du réfectoire, nous attendons les ordres de la police militaire qui gère les files d’attente et veille à la discipline. Il y a beaucoup de monde, il paraît que le camp peut accueillir plusieurs centaines de personnes. Je comprends la présence du service d’ordre. Enfin nous sommes à table, c’est mon premier repas depuis 24 heures et je l’apprécie. Si pour moi c’est un festin, pour d’autres ce n’est pas la joie. De retour à la chambre, je constate la présence d’autres gars, qui pour certains sont d’origine réunionnaise. Notre section s’étoffe de plus en plus, Elle atteindra une quarantaine de volontaires, répartis dans deux chambrées.
Il est 21 heures, je viens de terminer d’écrire à ma mère et à Joëlle qui me manque déjà. Tout à coup, j’entends hurler dans les couloirs « extinction des feux ». L’ordre résonne, il est impératif. Je ne demande pas mon reste et saute dans mon lit. Epuisé par cette première journée, je m’endors rapidement et m’enfonce avec bonheur dans des rêves voluptueux, c’est ma petite chérie que je vois, que je suis bien !
Mon rêve tourne soudainement au cauchemar : j’entends une voix très lointaine crier « réveil ». Ce n’est pas possible, il est 5 h 30 du matin à ma montre. La porte s’ouvre et avec elle la triste réalité s’impose. Mes camarades et moi entendons :
- Debout là-dedans, appel de Diane dans trente minutes, vous serez tous lavés et rasés quand je passerai, nous dit le caporal de semaine.
C’est l’angoisse à bord, pas une minute à perdre. Au milieu de mes camarades qui se démènent déjà, je fonce me laver et me raser. Quelques minutes plus tard, lorsque le sergent de semaine passe dans la chambre pour nous compter, nous sommes au pied de notre lit figé dans un« garde à vous » aussi rigide que possible. A 7 heures nous sommes rassemblés dehors, notre chambre est rangée et nous avons fait notre lit. En colonne par un, nous suivons un sergent jusqu’à une salle de cours.
- Debout !
Un regard circulaire puis,
- asseyez-vous, messieurs, nous dit un gradé, identifiable à ses deux grosses barrettes sur ses épaulettes, en entrant dans la salle.
Le galonné est de taille moyenne, Il porte des cheveux blonds coupés très courts, le nez est un peu crochu ; de prime abord, l’homme ne respire pas vraiment l’indulgence. Ce qui prédomine, c’est un regard bleu clair qui nous scrute et nous transperce alors qu’il parcourt notre modeste assemblée. Il se dégage de l’ensemble du personnage un fort sentiment de dynamisme, de volonté et de puissance… Il nous regarde les uns après les autres sans rien dire. Il nous ausculte en fait. On entendrait voler une mouche et ce silence ajoute à l’intensité de cette présence dominatrice. Certains de mes camarades baissent le regard, moi pas, je ne suis pas intimidé. Puis le lieutenant ouvre la bouche, il parle avec aisance, ne cherche pas ses mots.
- Je me présente, dit-il, je suis le lieutenant Ausset. Je suis votre chef de section. Voici mon adjoint, c’est le sergent Dupéage, vos chefs de groupe sont le sergent Poli, le caporal chef Jeannette et le caporal Rayon. Vous êtes à la première compagnie commandée par le capitaine Jacquier. L’adjudant de compagnie s’appelle Dalhen. Quand vous vous présenterez il faudra dire distinctement votre grade, à savoir pour l’instant soldat, votre nom, compagnie Jacquier, section Ausset. Vous allez séjourner dans cette unité sept mois d’où vous subirez, je dis bien subirez, avec une nuance pour les plus forts, un entraînement qui sera sanctionné par étapes de différents examens, qui vous permettront dans l’avenir l’accès à différents grades. Pour les plus faibles, il n’y aura pas d’autres alternatives que de retourner dans vos foyers. En général une section à quarante au départ, devient une section à un peu plus de vingt à l’arrivée. Je ne tolère pas l’indiscipline, ni les pleurnichards, chaque matin je passerai dans les rangs, celui qui sera mal rasé ou aura des rangers mal astiqués, ou un treillis mal repassé ou d’autres choses encore, se verra sanctionner d’une croix sur mon carnet. Une croix représente deux kilomètres de marche forcée avec un sac à dos rempli de sable ou, selon mon humeur, ce sac sera rempli avec des petits rouleaux de barbelé. Alors à bon entendeur, salut. Dans l’immédiat, vos cadres vont vous emmener terminer votre circuit. Je vous dis à demain.
Un silence…
_ Garde à vous ! a gueulé le sergent.
Le lieutenant sort de la salle. Mes camarades et moi n’osons pas nous regarder tellement nous sommes abasourdis. Le sergent Dupéage nous donne l’ordre de sortir nous rassembler et en silence, puis direction le coiffeur. Sur le parcours, un de mes collègues me glisse à l’oreille que le coiffeur est surnommé Satanique, tout un programme :
- Tu te rends compte, me dit-il, j’ai gardé ma tignasse, si j’avais su, j’aurais fait comme toi.
Eh oui, ça va être dur pour ceux qui ont des cheveux à la hippie. Pour ma part, j’avais nettement raccourci les miens, sur le conseil de mon copain Pascal, qui aux dernières nouvelles est parti en séjour en Nouvelle-Calédonie. En mon fort intérieur, je me dis que si lui a tenu le coup, il n’y a pas de raisons que je ne fasse pas de même.
La métamorphose de certains de mes camarades à la sortie de chez le « coupe douille » est incroyable. Je n’arrive pas à les reconnaître. C’est la tête enfarinée qu’ils essaient de se regarder dans une des vitres du salon. Les commentaires fusent :
- Oh ! merde ! la tête que j’ai maintenant ! dit Mussard le réunionnais
-
Si ma mère me voyait ! dit à son tour Rose un gars du loiret.
Sur ce, un fantastique fou rire nous secoue durant de longues minutes. Avec le discours de bienvenue de notre lieutenant, nous avons bien besoin de décompresser un peu.
Après la séance « chez satanique », nous allons percevoir notre paquetage. En colonne par un, nous défilons dans un couloir étroit. A notre droite, il y a une espèce de comptoir sur lequel sont disposés par lots des accessoires tels que brosses à dents, brosses à chaussures, gamelles, etc. Nous devons prendre un article de chaque et le mettre dans un sac en toile que l’on appelle sac marin. Au préalable nous avons dû nous déshabiller et c’est en slip que nous faisons la chaîne. Je perçois plusieurs treillis, une tenue de sortie en tergal pour l’été et une en toile pour l’hiver. Le paquetage complet, une fois récupéré, ne pèse pas loin des cinquante kilos. Et c’est à pied, chargé comme un bourricot, que je ramène mes affaires jusqu’à ma chambre qui est au moins à deux kilomètres.
Autour de moi, les copains râlent et marmonnent dans leur barbe :
- Mais ils sont fous de nous faire porter cette charge dit l’un d’entre nous
- tais toi donc, dis un autre,
- tu ne sais pas encore ce qui t’attends, tu vas avoir l’occasion de te plaindre dans pas longtemps, tu verras.
Une fois tout le monde rassemblé dans le dortoir, le caporal Rayon nous donne un cours sur la façon de ranger notre armoire et surtout, notre lit : au carré pour le soir, en batterie le matin après le réveil. La méthode consiste à plier les couvertures au carré, les disposer au pied du lit, le bord franc du côté de la porte. Ensuite, il faut rouler les draps en boudin et les mettre en croix par dessus les couvertures et pour finir, le traversin doit être disposé par-dessus les draps. L’exercice, plusieurs fois répétés, est rapidement acquis. En revanche, le rangement de l’armoire s’avère fastidieux et éprouvant pour nos nerfs mais pas pour ceux du caporal qui n’est jamais satisfait. Il est bientôt midi, et l’heure de la soupe nous délivre de cet apprentissage.
L’après midi est consacré à la visite médicale, là ce n’est pas triste lorsque arrive la séance des vaccins. Alignés sur un banc face au mur et par ordre alphabétique nous devons recevoir dans le dos deux doses de vaccins : la TABDT Polio. Un premier infirmier passe d’abord un coton pour désinfecter, le deuxième passe pour planter les aiguilles et injecter un produit contenu dans une grosse seringue. A la vue de celle-ci, le copain qui est juste avant moi manque de s’évanouir. Ce sera comme cela à chaque fois que nous serons vaccinés, car l’ordre de passage restera toujours en cet état. D’ailleurs, à ce sujet, quand je vois une seringue, je ne peux pas m’empêcher de penser aux nombreuses fois lorsque j’étais petit et malade, et après que les cataplasmes à la moutarde que ma mère me faisait s’avéraient inefficaces, une infirmière aux portes de la retraite était appelée à la rescousse pour me piquer le derrière. Systématiquement j’’avais droit au même cérémonial : ma mère faisait chauffer de l’eau dans une casserole, pendant que moi, dégoulinant de sueur à cause de la fièvre et surtout de la trouille, j’observais du coin de l’œil et avec la crainte qu’on peut imaginer, la terrible préparation de mon futur supplice. Une fois l’eau bouillonnante, l’infirmière plongeait dans celle-ci une énorme seringue en verre. Puis ensuite, tout en me regardant, avec un air satirique, elle sortait une grosse et très longue aiguille d’une boîte métallique. Une fois le mélange des différents flacons réalisé il était ensuite aspiré dans la seringue. Puis l’infirmière se mettait en face à moi, toujours avec ce même air satirique, elle éjectait l’air résiduel de la seringue, et me présentait l’engin de torture. Celui-ci était prêt…pas moi ! Et là, mort de trouille, je m’exécutais à son ordre
- allonge toi petit sur le lit et sur le ventre,
et à chaque fois c’était avec beaucoup de réticences que je présentais mon pauvre derrière. Puis, résigné, je n’avais plus qu’à serrer les dents car je savais que mes pauvres fesses allaient se prendre une bonne paire de claques et subir l’assaut de la terrible aiguille et la très longue injection du produit.
Après ces terribles expériences enfantines on peut comprendre pourquoi nous appréhendons l’apparition de la moindre aiguille. Surtout nous les hommes, car paraît-il notre peau est plus épaisse que celle des femmes…
Après la vaccination nous nous retrouvons à l’extérieur de l’infirmerie pour exécuter des mouvements afin de faire travailler les muscles du dos et ainsi accélérer la circulation du produit pour éviter l’inflammation. Je regagne la chambre en courant, en compagnie de mes camarades et nous y restons enfermés tout le week-end, au titre de « consignés sanitaire ». Le repas nous est apporté directement dans la chambre, il ne se compose que de bouillon, car là aussi un régime alimentaire s’impose. Au bout de quelques heures, je ressens de la fièvre, mais un infirmier venu nous ausculter, me donne de l’aspirine et elle disparaît le lendemain.
Lundi, après un réveil en fanfare, nous sommes rassemblés sur la place d’armes. Le lieutenant est là avec tous ses cadres. La journée va être consacrée à l’école du soldat. J’apprends à me présenter, à me mettre au garde-à-vous, à saluer tout en marchant, etc. Pour se présenter, il faut hurler le plus fort possible. Les cadres s’agitent autour de nous et nous encouragent affectueusement dans un vocable soigneusement choisi :
-« gonzesses », « Têtes de nœuds », « Abrutis »…
Rien n’est jamais assez bien. Je ne suis pas épargné et je dois ainsi m’éloigner à plus de cent mètres du groupe et gueuler pour me présenter. En fin de journée, j’ai la voix complètement cassée, je suis fatigué, vidé et quand enfin l’heure de la soupe sonne. J’ai faim, je mangerai un bœuf !
Le lendemain, et le reste de la semaine sont de la même veine. C’est toujours l’école du soldat. Les répétitions et les exercices s’enchaînent et nous réussissons petit à petit à savoir nous présenter et saluer correctement.
Le week-end est consacré au lavage à la brosse et au savon de Marseille des treillis et sous-vêtements. La semaine suivante est toujours réservée à l’école du soldat. Mais pour la première fois, nous percevons un fusil de guerre, un vrai. Cela me fait un drôle d’effet, j’ai déjà le sentiment d’être un autre homme. Je me sens fort, très fort tout d’un coup, quelle sensation bizarre !
L’exercice suivant me dégrise rapidement. Nous apprenons à marcher au pas… Ce n’est pas triste. Dans un premier temps, nous nous exerçons par rangs de trois, ensuite c’est toute la section et là, les bras partent dans tous les sens. Je ne suis pas sur le bon pied et j’essaie de rectifier, ça gueule de partout. Se faire houspiller n’arrange pas les choses. Ce n’est qu’à la fin de la journée, après des heures d’exercices éprouvants, que nous nous améliorons. Au bout de huit jours de ce traitement, je sais manier l’arme pour rendre les honneurs et pour marcher au pas cadencé. Maîtriser ce type de déplacement, dit en ordre serré, ne s’est pas fait sans mal ! Un vrai cirque ! Des tonnes de réprimandes ! Nos cadres sont acharnés et ne nous lâchent que lorsque le résultat leur semble satisfaisant. Lorsque je ne réussis pas l’exercice, je dois faire le tour de la compagnie plusieurs fois de suite en courant avec le fusil à bout de bras au-dessus des épaules. En dépit des crampes et du mal de dos, je serre les dents et reste serein. Pour rien au monde je ne lâcherai une plainte devant les copains et surtout pas devant le lieutenant.
La semaine suivante les choses se compliquent encore avec l’introduction du chant. Tout en marchant, exercice déjà difficile, nous devons chanter une chanson guerrière, préalablement appris en cours. Il faut bien admettre que cet exercice vocal nous fait du bien. Il nous permet de nous défouler en donnant de la voix. Plus tard nous en apprendrons d’autres.
En fin de journée, je n’en peux plus. Et le soir venu je me couche et je m’endors assez rapidement, car je n’en peux plus. Pourtant chaque jour qui passe me rend plus résistant. Ce doit sans doute être les séances de sport que je fais chaque matin. Pour l’instant, le chef de section ne nous fait faire que des footings de huit ou neuf kilomètres. Pour moi ce n’est pas grand-chose car j’ai toujours fait du sport. Mon père m’avait inscrit dans un club de cross dès l’âge de neuf ans. J’ai passé pas mal de dimanches à courir dans des championnats. J’ai même fait plusieurs fois le cross du Figaro à Paris, dans ma catégorie, et c’est là ou j’ai aperçu un grand homme qui se nomme Mimoun. Pour moi ces séances ne représentent qu’un entraînement, par contre pour certains autres de mes collègues ce n’est pas la même musique. Je me sens le devoir de les apporter mon aide morale.
- Je vais déserter si ça continue, murmure un de mes camarades martyrs,
- j’en ai marre ! Me dit un autre
- je vais crever ! Lance un troisième.
-Aller les gars accrochez-vous, leur dis-je
Le soir je suis fatigué, mais eux le sont plus encore,
Après trois semaines de ce régime, je trouve enfin la force d’écrire à mes proches et surtout à Joëlle.
Le parcours du combattant et celui du risque sont notre menu quotidien
Il est plus de 21 heures, l’appel de retraite est passé, mes pensées s’envolent et je me dis que je suis fier d’en être arrivé à ce stade de la compétition, car pour moi c’en est devenue une. C’est un challenge que je dois relever, pour moi d’abord puis pour tout ceux qui croient en moi. Je veux mériter l’estime de mes camarades et de mes chefs. Pourtant nous n’en sommes qu’au début, je ne sais pas encore ce qui m’attend réellement. Oh! J’en ai bien des échos, mais même si je subodore que le plus dur est à venir, je ne veux surtout pas m’en faire un film. On verra bien le moment venu. D’ailleurs il ne va pas tarder, car j’ai déjà deux petites croix sur le carnet du lieutenant. Une pour avoir mal repassé mon treillis. Au dos duquel on nous a appris, à repasser des plis (trois verticaux et trois horizontaux, avec un intervalle de trois centimètres entre chaque pli) Evidemment les miens étaient mal faits. Quant à la deuxième croix, il semble que mes rangers ne brillaient pas assez. Je n’ai rien à dire, juste à subir… Ce qui m’ennuie, c’est que nous ne sommes qu’au milieu de la semaine, qu’est-ce que cela va donner samedi soir ? Comment vais-je transformer l’essai en fin de semaine ? Je ne suis pas le seul à être sanctionné, les deux tiers de la section y ont droit. Il semble que déjà deux voire trois fayots se déterminent. Je vais m’occuper de l’un d’entre eux en particulier. Il a une fâcheuse tendance à s’en prendre aux plus faibles d’entre nous et cela m’est insupportable. A un moment de la journée, je profite d’être seul dans les toilettes avec lui pour le prendre par le col et le plaquer contre un mur :
- Continue à emmerder le monde, et je m’occupe de toi ! T’as compris j’espère ?
- oui, oui ! Me répond-il
Je le lâche et c’est tout penaud qu’il retourne dans sa chambre.
Le reste de la semaine est consacré à des séances théoriques et pratiques sur l’utilisation, le fonctionnement, le démontage et les caractéristiques de toutes les armes que nous devrons utiliser durant notre formation. Nous sommes samedi, mon nombre de croix n’a pas augmenté, je réussis à éviter le pire. J’ai des collègues qui ne peuvent pas en dire autant. Pour ceux qui ont cinq ou six croix, le tarif est fixé à quinze kilomètres de marche forcée, avec un sac à dos d’au moins vingt kilos. Le samedi soir nous sommes tenus de nous rendre sur la piste à char avec notre sac vide. Il s’agit d’une abominable piste large de 4 à 5 mètres dont le sable meuble colle aux semelles et rend vite pénible la petite foulée. C’est le lieutenant en personne qui remplit les sacs. Nous devons ensuite effectuer un circuit en forme de boucle d’environ deux kilomètres. Ce soir, je n’ai que deux tours à faire et je m’en sors bien ! Mais déjà au bout du premier tour je souffre. Je pense aux autres camarades qui eux vont en baver. Je me redresse et essaie de faire bonne figure pour ne pas leur mettre le moral à zéro. Je termine mon deuxième tour et conformément à la règle je déclare au lieutenant :
- exercice physique terminé, mon lieutenant.
J’obtiens ainsi le droit de retourner à la chambre et de me coucher. Dans le dortoir les copains (à part un ou deux) se précipitent pour me demander comment cela s’est passé. Je fais le mariole en disant que ce n’était pour moi qu’une balade de santé. Il n’empêche que dès que je suis couché, je ne demande pas mon reste et m’endors dans la douleur de mes courbatures.
En fait je réaliserai vite que cette séance n’était qu’une aimable introduction à ce qui nous attendait au cours des neuf mois d’instruction suivants. La première marche difficile, c’est la grimpette du col du Coucou, dans l’arrière-pays de Fréjus. Bien évidemment il est hors de question d’emprunter les sentiers de randonnées ! Je me vois donc crapahuter dans la rocaille et la pinède, sur des pentes plus abruptes les unes que les autres. Je dois me tenir aux herbes pour ne pas tomber, la sueur me coule de partout. Dans la section je suis pour cette fois tireur F.M. (fusil-mitrailleur) et cette arme pèse près de dix kilos. Je ne pense plus qu’à mettre un pas devant l’autre, les yeux rivés dans les pas du camarade qui me précède.
Nous seront vite coutumier de ce types de randonnée, toutes plus sympathiques les unes que les autres. Un autre crapahutage mémorable effectué à plusieurs reprises consiste à relier par des chemins détournés Fréjus à Canjuers. Cette « balade » représente une bagatelle de soixante-dix kilomètres à faire en moins de vingt-quatre heures. En fin de séjour, je serai capable d’effectuer cette marche en moins de dix heures. Les épreuves en tout genre se succèdent. Heureusement nous ne faisons pas que marcher ! Nous tirons aussi ! Et pour le tir de nuit, c’est à pied que nous allons jusqu’au pas de tir situé à… quelques kilomètres. De retour à la compagnie, aux environs de minuit, nous sommes tenus de nettoyer notre arme. Celle-ci n’est jamais assez propre et les revues succèdent aux revues. Les cadres, eux, se relayent et c’est sur les coups de 3 ou 4 heures du matin que nous pouvons enfin nous coucher.
Après un réveil à 5 h 30, ce sont les corvées de nettoyage du bâtiment appelées « brosse savon ». Il faut frotter le sol des longs couloirs de la compagnie avec soit une brosse à chiendent, soit avec une brosse à dents pour les endroits les plus difficiles à atteindre. Et c’est à quatre pattes que je remplis ce devoir. Ensuite, c’est l’interminable revue passée par le sergent de semaine. Il y a aussi, parmi les « festivités », le « rodéo », ça consiste à reconstituer avec tout son mobilier et nos affaires la chambre sur la place d’armes. Les marches commando de huit kilomètres à faire en moins d’une heure avec un sac à dos de quinze kilos sont elles aussi à la mode. Le parcours du combattant est bien sûr devenu notre quotidien, ainsi que de temps à autre le parcours du risque, avec ses innombrables obstacles tous plus impressionnants les uns que les autres. Chaque obstacle est savamment étudié pour casser le rythme donné par le précédent. L’effort à fournir est intense. La technique nécessaire et le chronométrage de l’épreuve nous vident littéralement. A l’arrivée du parcours, il n’est pas rare de vomir tripes et boyaux avant même d’avoir repris sa respiration.
En quelques mois, grâce à tous ces efforts, je prends cinq kilos de muscles. Psychologiquement je me suis très endurci. Il le faut absolument pour résister au harcèlement des cadres qui ont l’air de s’amuser à nous détruire moralement en nous créant toutes sortes de problèmes. Le pire, c’est sans aucun doute le chef de section. Au bout de trois mois enfin, nous avons droit à une permission de quatre-vingt-seize heures. Pourtant c’est normalement au bout d’un mois, mais comme le lieutenant n’est pas « satisfait » de nous, il reporte à chaque fois cette autorisation de sortie. Evidemment notre moral en prend un sérieux coup. Combien de fois j’écris à Joëlle pour lui dire que ma permission est annulée. J’imagine son moral à elle aussi.
Il est 8 heures en ce matin de départ en congé, je suis tellement échaudé que je n’y crois pas vraiment. Nous sommes rassemblés sur la place d’armes en tenue de sortie. Je me suis appliqué sur le repassage de ma tenue avec ses plis dans le dos. Le lieutenant passe dans les rangs, il examine à la loupe le moindre détail. Il renvoie déjà le deuxième d’entre nous, les plis de sa chemise sont à refaire. Il en renvoie un autre, ses chaussures ne brillent pas assez. Puis c’est deux et enfin trois autres camarades qui ont droit au terrible verdict. Quand arrive mon tour, je ne suis pas fier, je sais que je n’ai pas trop la cote avec le chef. Il me détaille sous tous les angles, regarde de près si je suis bien rasé et,…
Yes ! il ne voit rien d’anormal, je l’entends me dire que c’est bon. Je me contrôle, pourtant je voudrais exploser de joie, je le ferai plus tard. Le sergent adjoint me donne ma permission. Sur ce fait, je ne perds pas mon temps et je file sans même dire au revoir à mes pauvres camarades restés dans la chambre à repasser leurs tenues, ou à cirer leurs pompes. J’ai bien trop peur que le lieutenant change d’avis.
C’est la première fois que je retourne sur Fréjus. Je dois faire du stop pour descendre en ville. Je trouve une voiture assez rapidement. Je suis à la gare et je retrouve quelques collègues qui partagent ma joie à grand renfort de claques dans le dos.
Le voyage va être long, le train est bondé. J’ai la chance de trouver une place et au bout d’un moment je finis par m’endormir.
- Montargis, deux minutes d’arrêt
Je dois rêver sans doute, quand je sens une main me remuer et me réveiller. C’est un copain qui va jusqu’à Orléans à qui je dois cette fière chandelle, sinon je ne sais pas où je me serai retrouvé. Je me suis pourtant promis de ne pas m’endormir lorsque j’ai pris ma correspondance à Paris.
Enfin j’y suis, pour trois jours de permission bien méritée. Je rectifie ma tenue et je marche jusqu’à chez moi. Les retrouvailles avec ma famille sont super. Je revois ma mère et mes sœurs, qui me trouvent grossi et costaud. Je suis vite assailli de questions et je cherche désespérément une échappatoire pour aller retrouver ma bien-aimée. Je réussis à m’éclipser, et je l’attends à la sortie de son travail. Les retrouvailles sont encore plus extraordinaires que pour ma famille. Joëlle est émue aux larmes. Je l’a raccompagne jusqu’à chez elle. Ce soir, nous nous revoyons et décidons d’aller dîner au restaurant.
Après le repas, nous nous promenons près de la forêt, il fait très bon. Nous sommes début juillet, le ciel est étoilé. Je continue à raconter à Joëlle toutes mes aventures et mes souffrances. Elle comprend que, malgré toutes mes misères, ma carrière sera quand même militaire. Je lui demande si elle veut bien partager cette vie, elle me répond « oui » et jusqu’au bout du monde, même sous une toile de tente. Je suis heureux de cette réaction, même si j’ai conscience qu’elle devra faire face à bien des moments difficiles. Nous nous embrassons avec passion. Cette nuit est à nous et rien ne saurait venir la troubler.
Le lendemain, je vais rendre visite à mes anciens amis de la maison des jeunes. Tous me regardent avec stupéfaction. Ils restent ébahis par mon changement physique et peut-être, une nouvelle maturité. Certains me traitent de fou quand je leur raconte le camp de Fréjus. Ils pensent que cette formation n’est pas humaine. La plupart de mes amis conservent leur aspect hippie. Pour eux, la mode c’est la fleur au fusil. Cela ne me décourage pas. Je les comprends finalement, mais ma propre vie est ailleurs, vers les grandes étendues, là ou l’aventure est possible. Je me suis mis corps et âme au service de la nation pour défendre les intérêts et les couleurs du pays. Là où j’irai, je veux être un ambassadeur exemplaire. J’espère que je remplirai correctement ce devoir.
Les deux derniers jours de ma permission sont entièrement consacrés à ma famille et à Joëlle. J’en profite pleinement. Malheureusement l’heure de repartir est arrivée.
Ces huit jours sont passés bien vite et me voilà de nouveau cantonné dans mes quartiers. L’instruction se poursuit, ma forme est au zénith, grâce à tous ces crapahutages intenses et physiques. Je réussis avec succès tous mes examens. Finalement le rattrapage scolaire que je poursuis toujours et mon envie de réussir n’ont pas été vains.
Entre-temps, je suis retourné à deux reprises en permission. A chaque fois ce fut le bonheur des retrouvailles mais aussi celui du déchirement à chaque séparation.
J’ai quitté ma compagnie après mes examens pour aller au deuxième bataillon, spécialisé dans les préparations outre-mer. Pendant un mois, nous subissons un entraînement spécifique au pays dans lequel on va séjourner. Pour ma part, tout comme mes collègues Rose, Mussard et Philibert, je choisis le territoire africain et comme pays le Tchad. Pourtant, ayant terminé troisième du stage, j’ai d’autres choix avec par exemple le Nouvelle Calédonie, les Antilles… Mais Je sais qu’au Tchad ça se bat, je veux voir ce qu’il en est.
Quelques jours avant mon départ, je bénéficie d’une nouvelle permission. J’annonce à ceux que j’aime que je quitte le pays pour un an. Je leur dis que je leur écrirai le plus souvent possible, Joëlle répond qu’elle le fera tous les jours. Le soir, nous profitons l’un de l’autre, mais avec le cœur serré à la perspective de nous séparer une fois de plus.
Je suis conscient que je mets la femme que j’aime à rude épreuve, mais je suis rassuré par l’amour si profond qu’elle ressent pour moi. J’aurais pu faire une carrière en France, mais l’envie, sans doute égoïste, de voyager est la plus forte. Découvrir d’autres cultures, d’autres civilisations, je sens que mon rêve se réalise petit à petit. Il y a cette aventure extraordinaire qui m’attend au bout de mon chemin. Je sais que les embûches seront nombreuses, je sais que je ferai souffrir les gens qui m’aiment, je sais que ma vie sera souvent en danger, mais c’est comme ça. Mon destin est entre mes mains, j’ai l’intention de mener ma barque à ma manière en sachant que le parcours de ma vie ne sera pas un long fleuve tranquille.
III
Tchad
Janvier 1973-Janvier 1974
Nous sommes début janvier 1973, je dois rejoindre la caserne de Rueil-Malmaison, tous les partants pour le Tchad y sont regroupés. Je retrouve mes trois copains de classe, nous sommes un peu tristes de quitter notre pays, mais nous savons que nous allons vivre une expérience enrichissante. Pour notre dernière soirée en France nous décidons d’aller boire un verre en ville. Attablés devant notre énième boisson, les oreilles quelque peu échauffées par l’abus d’alcool, le regard vitreux nous nous questionnons :
- Crois tu que nous reviendrons de ce pays si ça barde tant que çà ? dit Rose
- j’en sais rien, répond Mussard
- faut pas penser à ça, répondis-je
-
de toute manière, enchaîne Philibert c’est trop tard pour
faire marche arrière. Maintenant on doit penser qu’à une chose c’est servir notre pays et faire comme on nous a appris.
On est quand même des Marsouins, non ?
Après toutes ces réflexions et quelques verres de bière de plus, nous retournons dans notre dortoir. La nuit s’annonce lourde d’inquiétudes, surtout pour moi…je n’ai jamais pris l’avion !
Le lendemain à l’aube, c’est la tête enfarinée, que nous embarquons dans un bus en direction de l’aéroport. Après le contrôle de nos papiers, nous sommes dirigés vers la salle d’embarquement. Puis, colonne par un, nous pénétrons à bord de l’avion, un DC10. A l’intérieur, c’est tout petit, les fauteuils ne sont pas très larges, en revanche les hôtesses sont jolies et prévenantes. Dans les haut-parleurs de la musique est diffusée, puis j’entends le pilote nous saluer et nous expliquer le déroulement du vol. Nous ferons un atterrissage à Djerba en Tunisie.
Je boucle ma ceinture comme l’hôtesse me le demande. Mon copain Rose est assit à côté de moi. Il a le teint pâle.
« - Ca va ? Tu n’as pas l’air en forme ?!
- Bof ! me répond t’il
Je n’insiste pas. Je sens sous mes pieds l’avion se déplacer doucement. Je regarde par le hublot, l’avion roule vers sa piste d’envol. Il s’arrête, puis j’entends les moteurs monter en puissance, toute la carlingue vibre, d’un coup je me sens écrasé contre mon siège. L’engin vient de libérer ses freins, nous prenons de plus en plus de vitesse, c’est impressionnant. D’instinct je m’accroche à mon siège, j’ai ce qu’on appelle la trouille. L’avion semble décoller, je suis encore plus écrasé au fond du siège, je sens que mon estomac va rendre l’âme. J’ai l’impression que plus on grimpe, plus mon tube digestif se contracte. Je me rappelle soudainement que je n’ai jamais aimé les manèges de la fête foraine et surtout pas les Montagnes russes, pourvu que l’oiseau de fer ne s’y amuse pas. Enfin, après un raffut du diable, l’avion diminue sa vitesse et se stabilise à l’horizontal. Un voyant s’éteint, nous pouvons décrocher notre ceinture. Rose est au plus mal, il se lève rapidement et se dirige vers les toilettes. Il en revient quelques minutes plus tard un peu plus ragaillardit, et bien soulagé au niveau de l’estomac. Quant à moi je reprends petit à petit des couleurs. Les jolies hôtesses nous offrent gracieusement un rafraîchissement et de la lecture. J’ai bien besoin du premier pour arroser mon baptême de l’air…
Notre escale à Djerba est de courte durée, tant mieux, car il fait très chaud, plus de trente degrés à l’ombre. Nous sommes obligés de rester à bord pendant une heure, le temps de faire le plein de kérosène. Nous redécollons et quelque temps plus tard nous survolons la Lybie, ensuite le Tibesti : que c’est désertique ! Après douze heures de voyage, nous atterrissons à Fort-Lamy. Je sors de l’avion et, d’un seul coup, je ressens une chaleur écrasante, un instant je pense que je suis sous l’effet des réacteurs, mais plus je m’éloigne de l’avion et plus la chaleur m’assomme. C’est le Tchad avec ses cinquante degrés à l’ombre…
Un comité d’accueil nous attend.
-Soyez les bienvenus au Fort Lamy les gars ! Nous dit un adjudant, Allez aux véhicules et embarquez sans perdre de temps si vous ne voulez pas rôtir sur place, poursuit’il en rigolant.
C’est dans des tenues disparates que les militaires français, sous l’oeil des douaniers tchadiens, nous prennent en compte et nous dirigent vers des camions très hauts sur roues (FT 46). Ces hommes sont très bronzés, le cheveu ras et habillés en short kaki clair avec une veste bariolée pour les uns, une chemisette de la même couleur que le short pour les autres. Ils portent sur la tête soit un béret beige clair, soit un képi, soit un chapeau de brousse, ou une casquette « Bigeard ». Je grimpe dans un des véhicules et j’en profite pour regarder le paysage. Il n’y a pas beaucoup d’arbres, la plupart ce sont des épineux (appelés Kéké), il y a du sable partout et très peu d’herbe, ça sent la sécheresse. Le soleil brille intensément, il fait très mal aux yeux. Je remarque que sur la piste d’atterrissage ce doit être le four, car il y a un effet de mirage.
Dès que tout le monde est embarqué, les véhicules démarrent. Nous roulons et ça rafraîchit un peu, car je transpire énormément, et mes vêtements me collent à la peau. Nous sortons de l’aéroport, il y a beaucoup de monde à l’extérieur. Des gamins en guenilles courent après les véhicules et nous demandent quelque chose en tendant les mains. Je pense qu’ils doivent vouloir de l’argent ou bien de quoi manger. Cette fois nous roulons vers la ville. J’observe tout autour de moi. Je suis émerveillé de voir un chameau, puis deux, puis trois. Les rares voitures que j’aperçois sont de vraies épaves, à bord il y a sept ou huit personnes. Je vois des hommes et des femmes qui, à pied, portent de lourdes charges soit sur la tête, soit sur leurs épaules. J’aperçois des femmes qui portent leur enfant dans le dos, celui-ci est fixé à sa mère par des bandes de tissus. Sur un trottoir, des jeunes gens jouent au ballon pieds nus, pour la plupart, ils sont aussi habillés avec des vêtements en lambeaux. La plupart sont très maigres. La pauvreté semble omniprésente dans cette capitale.
Il y a beaucoup de poussière sur la route, j’en prends plein les narines. Notre convoi passe devant une caserne africaine, un de nos accompagnateurs nous explique qu’il s’agit du cantonnement de la garde nationale nomade. Devant le poste de garde se tiennent des hommes habillés de pantalons bouffants et chemises claires, le tout est maintenu par une large ceinture rouge. Ils sont chaussés de brodequins. A leurs ceinturons pend un joli sabre. Une cape rouge est maintenue sur leurs épaules et pour finir ils sont coiffés d’une espèce de chapeau lui aussi rouge. Ils ont fière allure. Nous remontons une avenue bordée d’arbres aux feuilles rouge vif et de palmiers. Il y a beaucoup de grandes maisons magnifiques et bien entretenues. Elles appartiennent à des résidents européens. Plus tard, nous longeons un fleuve très large, le Chari, de l’autre côté, sur l’autre berge, c’est le Cameroun. Nous entrons à l’intérieur d’une base aérienne française (B-A 172). A l’entrée, j’aperçois un club hippique, plus loin une piscine, après un cinéma en plein air. Les aviateurs ont l’air d’être bien installés, j’espère que dans ma caserne j’aurai le même confort. Notre hébergement pour ces prochains jours est provisoire. Mon futur lieu de résidence le « 6 R.I.A.O.M. » se trouve un peu plus loin, dans un camp appelé « Dubut », mais il n’y a pas assez de places, il faut attendre que nos prédécesseurs soient partis.
En attendant, mes camarades et moi nous nous installons dans un petit bâtiment en tôle appelé « filliod ». De très gros ventilateurs sont accrochés au plafond, ça rafraîchit la pièce. Chaque lit est équipé d’une moustiquaire. Il paraît qu’il y a beaucoup de moustiques dès la nuit tombée, et qu’en plus, ils sont dangereux. Ils donnent le paludisme si on ne prend pas chaque jour un comprimé de nivaquine (traitement anti-paludique).
A peine installé, j’entends Mussard le réunionnais, grincher :
- Quelle chaleur, on va creuver ! dit-il
- C’est la fournaise ! renchérit un autre
- Dire que c’est comme ça pratiquement toute l’année…, comment font les gens pour vivre comme ça ? me demande Philibert
- L’habitude, Il parait qu’il faut deux mois d’adaptation pour s’acclimater. Lui répondis-je
La première chose à laquelle je pense c’est prendre une douche froide, il fait tellement chaud. Il doit être environ 17 h 30, et la température est de 40 ° dans la filiod. Je ne réalise pas encore que je suis en Afrique. Tout en lavant, je regarde un drôle de lézard sur le mur. Il est translucide, il s’appelle le « margouilla ». A côté de lui il y a des fourmis, toute une colonne, elles sont minuscules. Avec un rapide coup d’une très longue langue le margouilla ingurgite Quand j’étais gamin, mon plaisir avec les copains s’était d’attraper des bestioles en tout genre comme les vipères, les couleuvres, les lézards. J’avoue que maintenant ce plaisir a disparu. Je ne souhaite pas rencontrer sur ma route un cobra ou un python. Tout en me séchant, je rumine sur la faune locale. Peut-être que dans ce pays ces animaux existent.
Pour notre premier repas en Afrique, un caporal vient nous chercher. Il nous dirige vers un self-service de l’armée de l’air. Il y a déjà beaucoup de monde attablé. Ces gens sont décidément bien installés. Après le repas, en compagnie de mes copains, nous nous promenons dans la base. Nous nous arrêtons boire un pot à la piscine, qui est très fréquentée.
-Si j’étais équipé d’un maillot de bain, je piquerais bien une tête !
-
Ah ! moi aussi, me répond Rose et même que j’ai tellement soif que je boirais bien l’eau de toute la piscine !
De toute manière, cela sert à rien de rêver car il faut être adhérent au club pour avoir le droit de patauger. Avant de rentrer au dortoir, nous profitons de passer au foyer pour acheter des cartes postales. La première que j’écris est pour Joëlle. Je ne sais combien de temps met le courrier à parvenir en France. J’espère que ce n’est pas trop long. Je pense que la lecture est essentielle pour le moral, surtout quand on est si loin les uns des autres.
Le lendemain, après avoir passé une très mauvaise nuit, car je ne suis pas habitué aux bruits bizarres et mystérieux qu’offre l’Afrique, et de plus les moustiques se sont régalés sur mes bras qui étaient restés en appui contre la moustiquaire, je me lève sous une chaleur déjà écrasante. Après m’être douché et rasé, puis habillé en tenue de sortie d’été (chemisette et pantalon en tergal, cravate noire des Troupes de marine), je rejoins mes collègues qui sont rassemblés à l’extérieur. Puis je poste mon courrier et je prends rapidement un petit déjeuner. Ensuite mes camarades et moi sommes dirigés à bord d’un véhicule vers le camp Dubut. Là, rien à voir avec le petit paradis qu’offre la base aérienne. Nous pénétrons dans une enceinte absente de verdure. A gauche, il y a des bâtiments tout simples, sur deux étages, très longs, ils sont alignés les uns derrière les autres. A droite, une grande place d’armes, une infirmerie, le réfectoire et le foyer. Au fond du camp, il y a une zone technique avec des hangars pour les véhicules.
L’ambiance semble très opérationnelle, des paras, reconnaissables à leur béret rouge amarande, sont alignés devant leur compagnie, ils portent des brelages de toile. Le crâne rasé, le teint très bronzé, ils sont habillés d’une veste camouflée et d’un short kaki clair. Ils sont chaussés de rangers. Leurs armes, des pistolets mitrailleurs MAT 49 et des fusils FSA 39-46, sont déposées en faisceaux devant leurs pieds. Derrière eux il y a une rangée de petits véhicules appelés Dodges.
Le véhicule nous dépose devant la troisième compagnie. Nous débarquons et nous nous alignons en attendant les ordres. On appelle cette unité la C.C.S. Le gradé qui nous accompagne nous demande de le suivre colonne par un. Au service de semaine, je récupère comme mes autres collègues une fiche de circuit, qui nous permettra de passer dans tous les bureaux.
C’est en fin de matinée que je suis reçu par le commandant de compagnie.
Ce dernier est capitaine et se nomme Pommier. Il n’est pas très grand, les cheveux très grisonnants, son visage respire la sympathie. Sur sa chemisette kaki clair, ses nombreuses décorations attestent de son parcours : l’homme a une grande expérience de la vie militaire et sa valeur a été reconnue à plusieurs reprises. Cet officier me met immédiatement à l’aise, après que je l’eus salué comme on me l’a appris. Il me demande ce que je souhaite comme affectation. Je lui réponds que j’aime tirer et que je possède un diplôme d’honneur de tir première catégorie. Il décide alors de m’affecter à l’armurerie. Après cet entretien, l’heure de la soupe sonne. Je me retrouve avec mes camarades à l’ordinaire. Pour la plupart ils sont satisfaits de leur affectation. Quand j’observe dans le réfectoire, les plus anciens, je suis impressionné, ils ont des têtes de baroudeurs et de gens aguerris. Je serai sans doute comme cela dans quelques mois. Avec mes camarades, nous nous installons à une table à moitié occupée par les anciens.
« - Salut, d’où tu viens ? me dit l’un d’entre eux
-
J’arrive de Fréjus.
-
T’as dû en chier alors ? rajouta t’il
-
Ouais, pas mal c’est vrai, mais je ne suis pas déçu. Je suis content d’être arrivé au bout et d’être là
-
Bon ici fais gaffe à tes fréquentations, et fais gaffe aussi aux « maras », elles sont plombées la plupart »
-
De mon air étonné et hahuri il me dit
« - Ben oui quoi ! Les « maras », les Africaines quoi, il y a beaucoup de prostituées alors fait gaffe, met la capote petit, sinon ! c’est la pelliciline et l’engueulade du toubib. Tu piges ?
-
Oui, j’ai compris, merci pour le tuyau.
-
Bon pour les infos tu me paies une « Gala », ajoute l’ancien.
Devant mon air ahuri il hausse le ton:
- La gala mec ! C’est la bière d’ici, alors va au bar me la chercher !
Très respectueux de l’ancienneté, je m’exécute et reviens donc avec le liquide si précieux aux yeux de ce grand vétéran. Je le remercie pour son enseignement et mange rapidement en l’écoutant d’une oreille distraite. Puis, ne souhaitant pas poursuivre cette formation qui risque fort de me coûter cher, je m’éclipse discrètement avec mes deux camarades.
Après le repas, nous retournons à notre chambre, la sieste est obligatoire, à cause de la chaleur. Il fait en ce début d’après-midi près de cinquante degrés à l’ombre.
Mon travail durant ces quelques mois sera de tenir l’armurerie sous les ordres d’un sergent. Je suis aidé pour cette tâche par un appelé du contingent, qui effectue un service long. Grâce à ce job, je développe mes connaissances dans la technique du tir avec toutes sortes d’armes. Je vais pratiquement tous les jours au pas de tir régler les armes de la compagnie. Je ne fais rien d’opérationnel pendant ce séjour et le regrette un peu, pourtant le pays est semé de troubles avec une rébellion qui se joue dans le nord du pays. Le chef rebelle Hissène Habré cherche à conquérir le pouvoir pour remplacer le président actuel Tombalbaye. Les combats se déroulent généralement dans le nord du pays, à environ mille kilomètres de la capitale Fort-Lamy. Le Tchad est une république d’Afrique centrale grande comme deux fois la France. Le nord de ce pays s’étend sur le sud du sahara méridional, partiellement montagneux et volcanique (Tibesti). Le sud est formé de plateaux couverts par la savane. Voilà pour la géographie de la région. C’est donc dans ce contexte que je vis une aventure hors du commun. Le climat rude et compliqué forge le caractère des hommes.
Même si dans notre secteur, tout semble calme, nos consignes sont de maintenir une vigilance permanente. Nous sommes donc souvent mes camarades et moi stressés par une tension omniprésente. Nous ressentons davantage l’éloignement familial et le climat n’arrange pas les choses. Pour me changer les idées, et lorsque je ne suis pas de permanence à l’armurerie, je sors en ville avec Mussard et Rose. Un taxi nous dépose dans le centre de Fort Lamy, En général, nous allons toujours dîner dans le même restaurant. Il est tenu par une Africaine surnommée « la Mama ». Cette dame est énorme, tellement forte qu’elle est obligée de rester assise toute la journée. Ses jambes ne supportent pas son poids. Pour ses besoins naturels, plusieurs filles à son service l’aident à se lever. Mais en attendant, dans son restaurant on y mange bien. Le plat que nous apprécions le plus c’est le poulet au pilli pilli. Il est très certainement épouvantable pour ceux qui ne sont pas habitués au feu du piment le plus fort d’Afrique. Il n’empêche que ce plat est merveilleusement bon et généralement réclamé à chacune de nos sorties. Autour de la salle de restaurant, il y a des chambres. Devant chacune d’entre elles des femmes attendent et font des efforts de séduction, afin d’essayer d’attirer l’attention d’un dévoreur de poulet. Pour ma part, le simple fait de repenser aux paroles du vieux baroudeur, m’oblige à détourner le regard. Mes amis et moi préférons poursuivre la soirée dans une boite de nuit dont le nom résonne encore aux oreilles des plus vieux coloniaux ayant connus le Tchad. Il s’agit bien sur de la « Boule Rouge » haut lieu mythique cher au cœur du Marsouin. On y retrouve l’ambiance des joyeux lurons en fête pour ne pas dire en dégagement. La chaleur, la moiteur, les senteurs Africaines, la bière, rendent l’atmosphère assez particulière, quelque fois explosive.
Après six mois de présence, j’ai la chance de partir huit jours au Gabon en permission. Ce pays proche de l’équateur n’a rien à voir avec le Tchad. Il a un climat équatorial, recouvert par une forêt dense, dont l’exploitation constitue une ressource importante. Je respire beaucoup mieux malgré l’humidité très élevée, mais il fait nettement moins chaud. L’air iodé de l’océan Atlantique me fait le plus grand bien. Quand je suis sur la plage, je découvre le goût savoureux des noix de coco qu’un Gabonais découpe à l’aide de son coupe-coupe avec une adresse extraordinaire. Je visite un village, dont les habitants fabriquent des statuettes dans de la roche volcanique. Je visite aussi la capitale, Libreville. C’est une ville superbe avec son infrastructure de type colonial et son magnifique palais présidentiel. D’ailleurs, c’est à cause de lui que je vis une mésaventure désagréable. J’ai le mauvais réflexe de prendre cette résidence en photo, les gardes qui assurent la sécurité me tombent dessus et je suis embarqué manu militari au poste de sécurité. A près moultes palabres et devant l’évidence de ma bonne foi, j’en suis quitte pour un bon sermon et ma pellicule confisquée. Malgré cette mésaventure je garde un bon souvenir de ces vacances.
. Après le Gabon, de retour à mon régiment, j’ai un coup au moral. Fort-Lamy, par rapport à Libreville, fait figure d’enfant pauvre de l’Afrique. La désertification gagne du terrain, il y fait une chaleur épouvantable. La misère est omniprésente et la guerre n’arrange pas les choses. Nous sommes de plus en plus souvent cantonné dans la caserne. Il est souvent interdit de sortir du quartier sans autorisation spéciale. Les troubles en ville se multiplient, les manifestations sont anti Française la plupart du temps. Je découvre une ambiance des plus opérationnelles. Nos automitrailleuses légères sont réparties autour du camp Dubut. Les exercices d’alerte sont fréquents. Si la tension monte très vite, elle finit vite par retomber et les interdictions de sortie en ville sont levées.
Nous profitons d’une période de calme pour aller visiter la réserve de Wazza, au Cameroun. Après avoir emprunté le pont de Chagoua qui passe au dessus du Chari, nous pénétrons en territoire camerounais. Tout au long de la route nous apercevons des singes, bien évidemment en liberté. Plusieurs dizaines de kilomètres plus tard, nous entrons dans la réserve. Au bout d’un moment, après avoir récupéré un guide, nous apercevons les premiers animaux. Pour la première fois de ma vie, je vois des éléphants, des girafes, des lions, des gazelles qui évoluent dans leur milieu naturel.
Mon copain Mussard et moi en direction de la réserve d’animaux
Pour circuler dans cette savane, nous sommes équipés des véhicules FT 46. Comme des idiots, nous ne respectons pas toujours les consignes de prudence du guide. Si bien qu’à un moment, nous sommes trop près des éléphants. L’inévitable se produit, le chef du troupeau se met en colère, il remue ses grandes oreilles, sa trompe et simule une charge. Malgré la panique, notre conducteur, malgré un terrain défoncé, réussit à manœuvrer son véhicule et nous sort de cette mauvaise situation. A bord, nous ne sommes pas fiers. La leçon est bonne pour que dorénavant nous écoutions notre guide.
Je reviens de ce safari avec la tête pleine de magnifiques souvenirs. C’est à mon retour, que j’apprends une superbe nouvelle, je vais devenir papa. J’espère un garçon, mais si c’est une fille ce sera aussi bien. J’ai envie de rentrer en France, mais je n’y suis pas autorisé. Je dois patienter encore quelques mois.
La tension monte dans la capitale. Nous sommes souvent consignés au quartier. Le régiment, lors d’accrochages avec les rebelles, perd plusieurs hommes. Le président Tombalbaye pousse la population à manifester contre nous, car il pense que nous laissons faire son rival. Le problème est réglé par la France à coup de millions de francs CFA. Notre vie cependant reste difficile.
Mon commandant de compagnie est en fin de séjour, il est remplacé par un autre capitaine lui aussi bardé de décorations. Cet homme, qui s’appelle Caublot, représente le gabarit type du grand baroudeur. D’abord par son allure, grande, élancée, solide comme un roc, le cheveu très ras et des yeux pétillants d’intelligence. Ensuite par son caractère un peu gueulard, qui cache mal un humanisme certain. Ses campagnes sont nombreuses. Il a fait l’Indochine, l’Algérie et différents pays à travers le monde. C’est un homme que l’on respecte dès qu’on l’aperçoit. D’ailleurs, il reprend vite fait en main la discipline, qui avait tendance à se laisser aller ces dernières semaines. Les tenues sont rapidement rectifiées. Tous les deux matins, le capitaine nous emmène courir, il est toujours devant ses hommes. Les sorties terrain redeviennent à la mode, nous crapahutons dans le désert aussi bien le jour que la nuit.
Ma compagnie avec à sa tête le capitaine Caublot
Un jour, alors que je suis responsable d’une équipe, je dois effectuer une marche à la boussole. Nous sommes déposés par un véhicule au petit matin, à quelques kilomètres de Fort-Lamy. Le but de la manœuvre c’est de rejoindre le camp Dubut par le plus court chemin. A force de faire des reports d’azimut à cause de la saison des pluies qui m’oblige à contourner des étendues d’eau, je finis par m’égarer. J’essaie grâce à ma carte de m’orienter en recherchant des villages, mais dès que je suppose être sur l’un d’entre eux, il n’y a plus rien à l’emplacement. Ma carte n’est plus à jour, donc elle ne me sert pas à grand-chose. Au fur et à mesure que mon équipe et moi marchons, la soif se fait sentir. Il n’y a pratiquement plus d’eau dans les bidons. Nous avançons péniblement sous la chaleur torride. Je m’oriente grâce au soleil, il n’est pas que néfaste. Les heures passent, cette fois nous n’avons plus d’eau. Nous sommes obligés de boire l’eau des mares. Nous la désinfectons avec des cachets de javel contenus dans nos boîtes de ration.
Ce n’est qu’en fin d’après-midi, que nous atteignons une route goudronnée et apercevons au loin des bâtiments. C’est à l’approche de ceux-ci que je me rends compte que nous sommes au dépôt de munition de l’Armée française, sur la route de Massaguet.
Arrivé au poste, j’explique à son chef, un sergent, ma mésaventure. Il est au courant, comme l’ensemble des forces françaises stationnées dans le coin ! Des moyens aériens ont même été déployés pour nous retrouver. Le chef de poste rend compte par radio que nous sommes sur sa position. Un véhicule nous ramène au quartier, je ne suis pas fier. J’ai raison de ne pas l’être, car je me prends un super soufflon par le capitaine Caublot. Je sais aussi qu’il le fait pour le principe, car j’ai toujours eu la cote avec lui. Dans mon service, je suis irréprochable, d’ailleurs quelques jours plus tard je passe au grade de caporal.
Nous sommes devant l’armurerie de le CCS du 6e RIAOM (Tchad)
Grâce au capitaine et notre emploi du temps, je ne vois pas les semaines et les mois passer. Mon séjour touche à sa fin. Je suis un peu fatigué et j’ai perdu beaucoup de poids, mon commandant d’unité veut me garder, mais je refuse, ma fille est née, je dois rentrer…
IV
Vannes
1974-1978
Après un vol en DC6, qui m’a semblé d’autant plus long qu‘il a fallu faire escale à Casablanca, au Maroc, nous atterrissons à Paris. Un taxi, la gare Montparnasse, et je suis enfin dans le train qui me conduit à Montargis.
Joëlle m’attend à la gare. Elle tient dans ses bras Séverine, notre fille. Je ressens une grande émotion, je les serre dans mes bras et c’est avec passion que je les embrasse toutes les deux. Rien ne sort de nos bouches, et pourtant nous avons tellement de choses à nous dire. Je peux lire dans les yeux de Joelle le reflet de ma joie et de mon bonheur.
C’est en taxi que je raccompagne Joëlle chez ses parents, et après avoir salué ces derniers et discuté un petit moment, je prends congé. Je promets à ma future épouse que je reviendrai en fin d’après-midi.
Un peu plus tard, je suis en compagnie de ma mère et de mes sœurs. Sur le moment elles ne m’ont pas reconnu, tellement j’ai maigri. Là c’est pareil, l’émotion est tellement forte que nous ne savons plus quoi nous dire. Ma mère pleure de joie et de tristesse. Elle trouve que je suis trop maigre. J’ai une faim de loup et ma mère en profite pour me servir un bon petit plat. Elle se fait la promesse de me faire reprendre quelques kilos en peu de temps.
De mes valises, je sors quelques cadeaux. Ce sont pour la plupart des souvenirs d’Afrique que j’offre à tout le monde. Après avoir passé l’après-midi avec ma famille, je la quitte pour rejoindre Joëlle. L’émotion étant moins forte nous parlons durant des heures.
Chaque jour qui passe me rend encore plus heureux. Je profite de ma fille au maximum, Joëlle et moi la promenons en de longues balades sur des sentiers forestiers. Tout en nous promenant, nous établissons des projets. Nous envisageons de nous installer dans ma future ville de garnison. Une de nos priorités sera de trouver rapidement un logement.
Le mois et demi de permission dont j’ai bénéficié est passé bien trop vite. C’est avec quelques kilos de plus, grâce aux bons petits plats que m’ont mijotés ma mère et ma future belle-mère que je regagne ma nouvelle affectation. Elle se trouve en Bretagne.
C’est au 3e RIMA de Vannes que je prends mes nouveaux quartiers. Je suis caporal-chef depuis peu et j’ai droit à une chambre individuelle puisque je suis considéré comme un petit cadre du régiment. J’ai la joie de revoir deux de mes meilleurs camarades de classe et du Tchad. Il s’agit de Rose l’Orléanais et de Mussard le Réunionnais.
- Alors les gars comment c’est passé votre permission ?
-
Super ! me répond Rose, j’ai revu ma copine
-
Et toi Mussard qu’as-tu fait de beau ?
- J’étais chez mon frère à Machecoul, à côté de Nantes. J’ai visité une partie de la Bretagne. J’ai trouvé cette région magnifique.
- J’aurai bien sur préféré revoir ma famille à la Réunion, mais il m’aurait fallu plus de temps et surtout plus d’argent pour pouvoir payer le voyage
Nous papotons, heureux de nous retrouver puis nous nous séparons avec la promesse de nous retrouver devant une bonne bière au foyer du soldat en fin d’après midi.
Dans la journée je me rends au bureau de garnison pour faire une demande de logement en ville.
Avec l’autorisation (c’est le règlement) de mon chef de corps, le Colonel Joubert, j’obtiens de la mairie le concubinage notoire. Ainsi, aux yeux du régiment je suis considéré comme marié.
Le corps dans lequel je sers est entièrement professionnalisé. Le 3ème RIMA est de tous les conflits. Ses origines se fondent avec celles de l’infanterie de Marine qui a trouvé sa source dans les « Compagnies de la Mer » créées par RICHELIEU en 1622. Par ordonnance du 14 mai 1831 Louis Philippe crée deux régiments d’infanterie de marine, le premier à la Martinique et le second à la Guadeloupe. Par ordonnance du 20 novembre 1838, il crée un 3° Régiment avec portion centrale à Toulon. Les 1° et 2° ont alors leur portion centrale à Brest et Rochefort. Par décret du 31 août 1854, un 4° Régiment est créé, les Troupes de marine sont réorganisées. Ainsi l’origine du 3° Rima remonte à 1831. Avec l’actuel 2° Rima, il est le plus ancien des « quatre vieux ». Rochefort demeurera sa garnison de 1838 à 1946.
Aujourd’hui, c’est à partir de sa garnison Bretonne que sert le Régiment, essentiellement en Afrique dans des pays comme le Tchad ou le Gabon.
Pour ma part, je suis affecté à la compagnie des services, comme conducteur des cuisines. Ma nouvelle unité est commandée par le Capitaine Rouault et ma mission consiste à ravitailler l’ordinaire en vivres. L’engin que j’utilise est un GMC. C’est un camion « transport de troupes » d’origine américaine, une vieille carcasse robuste qui a déjà servi pour la libération de la France. J’ai du mal à me familiariser avec cette antiquité. Les vitesses craquent souvent, mais petit à petit j’y arrive et je prends confiance. Mon chef de bord habituel, un Adjudant, se rassure lui aussi, au fur et à mesure que les jours de conduite passent. Il gueule de moins en moins, et j’ai l’impression que son postérieur se décrispe petit à petit.
Entre-temps mes beaux-parents sont venus s’installer à Vannes et ils nous hébergent Joëlle et moi. Quelque temps plus tard, je trouve mon futur logement. C’est le bureau de garnison qui me l’a attribué. L’appartement compte deux chambres avec un plancher de bois qui craque autant que la boite de vitesse de mon GMC, mais cela ne fait rien, il me plaît. Je fais venir ma petite famille. J’ai récupéré des meubles loués à l’intendance. J’ai aussi vitrifié le parquet et ça brille! Dans la chambre de Séverine, j’ai mis plein de jouets, elle devrait être contente. A son arrivée cependant elle éclate en sanglot, visiblement perturbée par la séparation avec ses grands-parents. Au bout de quelques jours tout rentre dans l’ordre, elle s’est habituée à sa nouvelle vie de famille.
Au Régiment, l’instruction est intensive et rigoureuse. Les manœuvres se succèdent. Au total, je serai absent près de six mois sur douze. Je vais souvent dans le Massif Central au camp de manœuvre de La Courtine. En automne c’est agréable, mais en hiver il y fait très froid. Ces séjours en camp sont d’une durée d’un mois. Les unités sont testées sur le plan opérationnel. Elles effectuent des exercices de combat et des parcours de tir. Toutes ces épreuves sont notées, un challenge est alors engagé entre les Régiments participants. C’est à celui qui sera le meilleur sur le terrain. Souvent, le soir dans les rues de la garnison, des bagarres éclatent entre les hommes des différents Régiments présents. Chacun voulant mettre en valeur son unité. Et ce sont des batailles rangées qui font rage dans les nombreux bistrots du village. Le calme arrive quand la patrouille intervient avec ses colosses armés de matraques. Quelques belligérants qui n’ont pas eu le temps de se sauver ou qui sont bien trop saouls pour le faire, sont embarqués « manu militari » au poste pour une nuit en taule. Le lendemain ils auront à s’expliquer avec leur commandant d’unité qui leur demandera surtout comment ils ont fait pour se faire prendre….
Nous effectuons aussi régulièrement des stages commando, généralement dans le Finistère, sur la pointe des Espagnols à côté de Crozon. Ce stage d’une durée de quatre semaines, est très éprouvant physiquement. L’art du combat au corps à corps y est enseigné. Nous apprenons également à franchir des obstacles vertigineux et périlleux, effectuer des marches forcées, survivre en campagne. C’est l’apprentissage du parfait commando qui doit savoir s’infiltrer derrière les lignes ennemies et éliminer une sentinelle qui garde un lieu sensible, en l’égorgeant ou en l’étouffant sans faire le moindre bruit. Puis une fois infiltré dans la place, il faut y installer une charge explosive et s’esquiver. Au bout d’un mois mes camarades et moi sommes méconnaissables. Notre caractère est plus trempé, Nous avons appris avec l’endurance et les techniques enseignées à dominer nos peurs et notre fatigue. Nous nous sentons plus fort mentalement et nous avons pris du muscle. Quand nous défilons nous « crânons » nous roulons notre caisse comme on dit dans notre jargon. Le stage s’achève par une remise de brevet et d’un insigne que nous arborons fièrement sur notre chemise de tenue de sortie.
Il arrive qu’à la suite du stage nous allions passer un mois dans le fort de Crozon pour assurer la sécurité des sous-marins nucléaires. L’ambiance entre nous est excellente et aide à supporter la séparation familiale. En revanche, c’est dur pour les familles ces longues séparations, même s’il existe une grande solidarité entre les femmes du Régiment. Le soir pendant le repas nous chantons toutes sortes de chants militaires. La plupart du temps l’infanterie de marine y est mise à l’honneur du genre :
« L’infanterie de Marine
Voilà mes amours
Oui je l’aimerai
Je l’aimerai
Sans cesse… »
Ou bien encore la chanson de Marie Dominique
« J’étais un soldat de Marine
J’venais d’mengager pour cinq ans
J’avais vingt ans belle poitrine
Comme dans l’refrain du Régiment… »
Ces chansons m’ont toujours fait frissonner. Elles évoquent souvent une page d’histoire, la vie du soldat en campagne. Elles parlent de la foi d’un homme engagé jusqu’au sacrifice suprême, pour défendre l’honneur de son drapeau de sa patrie. Elles racontent la souffrance, l’amour et aussi la solitude du combat dans des contrées lointaines. Ces chansons sont riches des hommes, de leur grandeur et de leurs misères.
D’autres chansons de notre répertoire « colonial » sont plus grivoises, nous les lançons avec plaisir, défi et parfois même, avec une bonne dose d’insolence…
Joëlle et moi nous sommes mariés le 20 septembre 1975, un mois plus tard un heureux événement arrive. Je suis en manœuvre depuis quinze jours, lorsque j’apprends par télégramme le 20 octobre 1975 que ma deuxième fille est née. Elle s’appelle Christelle et elle est en bonne santé ainsi que sa maman. J’obtiens sans problème l’autorisation de rejoindre Vannes. Mon train s’arrête dans toutes les gares et j’ai bien du mal à contenir mon impatience. Quand enfin j’arrive à destination, j’oublie tout, en contemplation devant ma deuxième fille.
Au bout de quelques mois de présence au régiment, je décide de changer de spécialité. Le spécialiste combattant que je suis, s’oriente vers les services techniques. Chargé de famille, ayant depuis toujours l’ambition d’aller aussi loin que possible, je m’interroge sur mon déroulement de carrière. Je me rends vite à l’évidence qu’en restant dans ma spécialité actuelle, et étant donné le grand nombre de prétendants, je risque de perdre du temps pour l’accession aux grades supérieurs. La technique automobile, la maintenance des engins m’ouvrent des perspectives d’avenir intéressantes. Les séjours outre mer et la participation aux opérations seront beaucoup plus fréquents. A terme, j’aurai la possibilité d’intervenir au profit de plusieurs unités et cette idée me plaît. De toute manière, je resterai un fantassin puisque les entraînements seront toujours à l’ordre du jour. En fait, je double mon activité professionnelle. Me voilà donc lancé, dans un premier temps, dans la mécanique, j’ai tout à apprendre. Je sers d’abord en tant qu’aide mécanicien dans un des ateliers du régiment. Ensuite j’ai droit à différents stages (électricien, dépanneur, mécanicien, secrétaire, secouriste…), tous sanctionnés par un diplôme.
Soutenu par mon épouse, mes chefs et mes camarades, je m’accroche et je m’en sors. Il a fallu que je me replonge dans les maths et l’étude à la maison, pendant des mois. Au final je réussis le concours d’entrée à l’école du matériel de Châteauroux. J’y passe près de six mois. J’en reviens avec le certificat technique élémentaire du premier degré. En parallèle, je prépare également des examens qui ont une spécificité purement militaire : le certificat militaire du premier degré, que je réussis à obtenir. Ils me permettent de monter en grade et de prendre d’avantage de responsabilités. Trois ans plus tard, je suis sergent et je dirige mon propre atelier en compagnie de combat, à la tête d’une équipe de cinq mécanos et magasiniers, Nous soutenons une centaine de véhicules et d’engins. Je suis heureux et fier d’en être arrivé à ce stade de ma carrière.
Le régiment est en alerte depuis quelques jours, il y a des troubles au Tchad. Je suis réveillé en pleine nuit et je dois rejoindre mon poste immédiatement. Une de nos compagnies a été sévèrement accrochée dans ce pays. Nous avons des morts et des blessés. Nos camarades ont besoin de renfort de toute urgence…
Rappel des faits : Le 18 mai dernier, la ville d’Ati est investie par les rebelles du Frolinat. A 7 heures, la 3e compagnie commandée par le capitaine L’Huillier stationnée à Mongo, reçoit la mission d’aller prendre le contact avec l’adversaire. A quelques kilomètres du village, les sections débarquent des véhicules et progressent. En tête, la section de l’adjudant Allouche. Arrivée à une centaine de mètres d’un oued, la compagnie est prise sous un déluge de tirs d’armes lourdes et d’obus. Quinze minutes plus tard, l’adjudant Allouche tombe frappé d’éclats de mortier. L’artère fémorale sectionnée, il décède peu de temps après durant son évacuation par hélicoptère. Plus tard vers 15 h, le caporal Lepneveu tombe à son tour, frappé d’une balle dans la tête.
Adjudant Allouche Caporal Lepneveu
Il est 10 heures du matin, Joëlle est venue au régiment me dire au revoir et son moral est au plus bas. Nous avons assisté quelques jours plus tôt à l’enterrement de mes camarades, Allouche et Lepneuveu (un cadre super et un copain). Nous sommes touchés de plein fouet par ces pertes et la détresse des familles ajoute à notre peine. La sonnerie « Aux morts ! » me trotte encore dans la tête et me serre la gorge. On apprend vite à détester cette sonnerie. Par la fenêtre du car qui doit nous emmener à l’aéroport, je fais un dernier signe d’adieu à ma femme en m’efforçant de sourire. Elle est en larmes comme bien d’autres épouses. Sa sœur, qui l’accompagne, la soutient moralement.
Durant le trajet vers l’aéroport nous restons silencieux, plongés dans nos méditations, murés dans nos pensées, Les rares conversations sont chuchotées. Comme dans un rêve, je vois arriver les bâtiments et le tarmac de l’aéroport. Les portes s’ouvrent, les ordres tombent, l’action nous entraîne à nouveau…
V
Tchad
Juin - Septembre1978
Douze heures plus tard me voilà de nouveau dans l’extrême chaleur tchadienne. Je retrouve les odeurs propres à l’Afrique. Nous sommes en juin 1978. C’est avec la section de mortier lourd du régiment que je débarque de l’avion. L’ambiance au sol est bizarre, elle est tendue, malsaine. Je sens la guerre et pourtant je ne l’ai pour ainsi dire jamais faite. Les autorités qui nous accueillent, nous font embarquer à bord des véhicules stationnés non loin de là. Nous quittons l’aéroport international pour rejoindre la base aérienne Française. Tout au long du trajet je constate bien du changement. Les routes sont envahies par le sable, il y a plein de détritus sur les bas côtés, les gens me paraissent encore plus miséreux qu’en 1972, leur regard n’est pas encourageant. Les belles résidences ne sont plus que délabrement. Tout semble être laissé à l’abandon. Ce spectacle est désolant et m’attriste profondément. Je me laisse aller à mes réflexions. Ce peuple, comme d’ailleurs tous les peuples qui subissent la loi du plus fort, ne mérite pas ce sort. Je fais partie des effectifs envoyés par la France pour justement tenter de protéger tous ces pauvres gens qui ne demande qu’à vivre normalement, sans être contrariés par des bruits de bottes (déjà que leur quotidien est loin d’être enviable). Maintenant que nous sommes sur place, je comprends mieux mon rôle et ma présence dans ce pays. Je sens monter en moi quelque chose comme une pointe de fierté. Je suis heureux en tant qu’homme et en tant que soldat que mon devoir soit aujourd’hui de venir en aide à ces pauvres gens.
- Débarquez ! Rassemblement devant les véhicules.
Ces ordres venus de je ne sais où me tirent brutalement de mes pensées chevaleresques. Nous voilà regroupés, et nous attendons la suite. Le lieutenant Martinez notre chef de section, est allé chercher les ordres, et au bout d’un petit moment je le vois revenir.
- Nous sommes cantonnés provisoirement dans un hangar, nous dit-il.
- La nuit est proche, installez-vous rapidement et montez les moustiquaires. Les moustiques sont nombreux en cette saison alors en avant ne perdez pas de temps. Rompez les rangs !
Après avoir récupéré tout mon paquetage, je vais sans perdre de temps m’installer à coté de mes camarades sous-officiers. Nous sommes couchés à même le sol, il n’y a pas de lit, le sac de couchage est étendu par terre. Je me fais un oreiller avec mon sac à dos. Pour fixer la moustiquaire deux sacs marins en position debout, sont disposés entre les couchages à la tête et au pied, il ne reste plus alors qu’à fixer notre protection à ces derniers. Au sujet des moustiques, il faut savoir que ce sont les femelles qui viennent piquer la peau. Les mâles eux se nourrissent du nectar des fleurs…
Au moment où je m’apprête à vérifier le « confort » de mon couchage, Martinez vient me voir :
- Il faudrait ravitailler la section en boisson et en pain et vous êtes le seul à connaître la ville. Essayez de trouver un moyen de transport, et partez acheter ce qui faut. L’adjudant de compagnie vous accompagne c’est lui qui a l’argent pour les frais.
Nous voilà tous les deux à la recherche d’un moyen de transport. Nous nous dirigeons vers la zone technique de la base et c’est sans difficulté aucune que, je « dérobe » provisoirement un véhicule pour remplir ma « mission ». Me voilà en ville une heure à peine après avoir débarqué. Je roule avec précaution, il n’est pas question d’avoir un accident. Malgré les années passées, je retrouve facilement le chemin qui mène au centre ville. Une fois les achats effectués, je reviens au hangar chargé de bière locale bien fraîche et de pain pour améliorer nos rations de combat. Pour nos camarades, nous sommes les héros du jour. Ce soir là c’est à même le sol que j’entame ma première nuit en opération. Je me suis bien bordé de crainte d’être visité par un quelconque animal du genre scorpion, où tarentule, où bien encore pourquoi pas un serpent. Ici, tout est possible… Afin d’apaiser mon esprit et de pouvoir dormir quelques heures, je m’évade par la pensée pour un lointain voyage auprès de quelqu’un qui m’est très cher.
Au réveil, et après avoir ingurgité le café de la boite de ration, le lieutenant nous apprend que nous prenons un avion, type transport de troupes, pour aller au milieu du pays dans la localité de Moussoro.
La descente anti missile type« Sam sept » que nous fait subir le pilote du Transall me remonte sérieusement l’estomac. C’est malheureusement la seule possibilité d’éviter de se faire tirer dessus par les rebelles. A la descente de l’avion, nous sommes accueillis par nos collègues en place depuis quelque temps déjà. Les tenues qu’ils portent ne sont pas vraiment réglementaires, mais elles sont adaptées au climat. La plupart ont des chemises ouvertes sur le côté, d’autres portent un simple tee-shirt bariolé. Ces tenues, de fabrication locale seront plus tard retenues par l’intendance pour constituer le paquetage outre-mer.
C’est en plein désert que nous sommes installés, près du village de Moussoro. Le camp est bâti de toiles de tentes « grand modèle ». Il y a quelques baraquements en terre appelés « pot-pot ». A une cinquantaine de mètres, se trouve un château d’eau. Des autochtones, personnels employés par l’Armée française, vaquent à leurs tâches quotidiennes : le lavage des vêtements et l’entretien des bâtiments.
Nous sommes là pour quatre mois. Les soldats sont logés sous les toiles de tente et nous, les cadres, sommes logés dans une concession en terre, il y fait bien plus frais. La température dépasse les cinquante degrés à l’ombre, les chambres et les tentes ne sont pas équipées de ventilateurs. Pour nous rafraîchir, nous avons droit à une seule douche par jour. Par un système « D » nos prédécesseurs ont réalisé une douche collective avec des bouts de tuyau récupérés sur des épaves de véhicules et des pommeaux de récupération. Deux fois par jour, il faut remplir un fût de deux cents litres d’eau posé à trois mètres du sol. Ce réservoir étant en charge, il suffit simplement d’ouvrir le robinet pour que le précieux liquide apparaisse. Chacun a droit à dix minutes de douche par jour. Un sacré luxe dans ce morceau de désert !
Une toile de tente nous sert de salle à manger, il y fait épouvantablement chaud. Je réalise un système de ventilation en emboîtant bout à bout des conteneurs vides d’obus de cent vingt millimètres, sur environ quatre mètres. J’y creuse de petites perforations et à chaque extrémité, j’adapte un moteur de ventilation de camion. Cet ensemble disposé au-dessus des tables, chacun d’entre nous peut recevoir tout en mangeant un filet d’air sur son visage. L’heure de l’apéro a tout de suite plus de succès. L’eau que nous buvons provient du château d’eau, nous sommes obligés de la désinfecter avec des comprimés de javel. Pour le goût, c’est autre chose.
Ma section remplace celle du 35e régiment d’artilleurs parachutistes. Je fais la connaissance d’un cadre de cette section, qui possède des enregistrements radio des combats d’Ati :
- tu vas savoir comment sont morts les gars de ton régiment et du RICM. J’écoute les ordres donnés par le chef de corps, le colonel Hamel, pendant les combats. Je suis ému d’entendre ces instants de combat. Il paraît que dans la zone des combats il reste toujours deux corps, deux gars du RICM. La présence des rebelles sur le secteur en interdit l’accès ainsi que la récupération des dépouilles de nos camarades. Ce ne sera que bien plus tard qu’ils seront récupérés.
Mes premières nuits sont difficiles, il fait lourd, la saison des pluies s’annonce. Pour dormir je sors mon lit de toile et je dors dehors à la belle étoile. Je me dis que je suis en train de vivre comme un vrai marsouin rustique et prêt au combat. Les moustiques me sortent de ma réflexion. Non content de me piquer les chevilles lorsque je suis à table pendant le repas, il faut encore qu’ils réussissent à pénétrer dans ma moustiquaire et me tourner autour des oreilles. Il y a aussi des sauterelles par centaines. Le soir pendant le repas elles sont attirées par les lumières, elles envahissent notre quotidien, même notre assiette et notre verre. Malgré tous ces soucis, nous devons réussir à nous adapter et à nous organiser. A défaut d’être bien installés, il est primordial pour leur moral que nos gars mangent bien. Nous achetons chaque jour au village des fruits et des légumes, et chaque mois nous tuons un bœuf. Après l’avoir découpé, nous le conservons dans une chambre froide. Pour améliorer l’ordinaire, nous chassons aussi la gazelle, l’outarde et même le porc-épic.
Mahamat va nous conconcter un bon repas
Mon travail au quotidien consiste à entretenir avec mes deux mécaniciens le parc de véhicules de la section. J’ai de temps en temps l’occasion de faire des sorties avec le détachement. C’est à l’occasion d’une de celles-ci que je découvre une ambiance encore plus opérationnelle. Déjà la veille du départ, pendant les préparations de nos matériels, nous recevons l’ordre de doubler notre potentiel en munitions. Cela veut dire que nous allons effectuer une opération de grande envergure.
- Vous prendrez trois citernes de mille litres d’eau, le lieutenant distribue ses ordres, je ressens en lui une certaine tension, inhabituelle.
Le lendemain matin très tôt, la colonne d’une centaine de véhicules démarre en direction d’un bled appelé Salal. Le déplacement devient de plus en plus tactique au fur et à mesure que nous avalons les kilomètres de piste. Ce sont les commandos de marine qui ouvrent la route et assurent notre sécurité. Moi je suis le dernier à fermer la marche et je dois assurer le dépannage en un temps record des véhicules qui tombent en panne. Il y a aussi des engins qui s’enlisent dans le sable. L’école du désert est une rude épreuve.
Au bout de quelques heures de piste, je tombe à mon tour en panne. J’essaie immédiatement d’avertir la tête du convoi avec ma radio, mais la liaison ne passe pas. Nous voilà seuls et isolés en pleine zone d’insécurité. Je donne l’ordre au caporal qui se trouve avec moi d’assurer notre protection pendant que j’essaie de dépanner le camion. Avec cette terrible chaleur et la tension, je m’énerve et je ne trouve toujours pas la panne.
- Bordel c’est pas possible, c’est quoi cet engin de merde !!!
Il faut que je me calme, je souffle à plusieurs reprises pour évacuer mon anxiété. Je suis trempé de sueur, mon treillis me colle à la peau.
Après trois quarts d’heure d’effort le véhicule démarre enfin. Je fonce sur la piste pour rattraper mon retard. A un moment, deux véhicules se portent à notre hauteur et nous coupent la route. Ce sont des pick up Toyota, véhicules généralement utilisés par les rebelles. A bord, il y a plusieurs hommes armés. Il semble qu’ils soient encore plus surpris que nous par notre soudaine rencontre, et, ouf, ils s’enfuient dans une autre direction. Le caporal et moi transpirons à grosses gouttes, de cette sueur froide qui accompagne la peur. Quelle frousse ! Les rebelles ont du croire que nous n’étions pas seuls, et c’est sans doute ce qui nous a sauvés.
J’essaie à nouveau de contacter par radio mon chef de section et enfin la fréquence passe.
- Ou étiez vous bordel ? me demande mon chef de section
- En panne de camion, et la radio ne passait pas »
Je lui fais part de notre rencontre avec les Toyotas.
-
Nous sommes pas loin, on vous attend, me rassure le lieutenant.
Une fois le contact physique rétabli, j’apprends que les gens que j’ai croisés sont bien des rebelles qui suivent le convoi depuis notre départ. Quelques heures plus tard, nous stationnons près de la localité de Salal. Nous avons très peu de temps pour monter le bivouac, car la nuit tombe déjà.
Une fois couché, même si je sais que nos sentinelles montent correctement la garde, je ne dors que d’un œil. Plusieurs fois dans la nuit j’aperçois des fusées éclairantes monter dans le ciel tout autour de nous à quelques kilomètres. Ce sont les rebelles qui communiquent entre eux. Au petit matin, les ordres pleuvent, ma section, avec ses mortiers de cent vingt, doit s’approcher de Salal pour mettre le village à portée de tirs. Malheureusement ou peut-être heureusement…, alors que nous nous apprêtions à nous engager, un contre-ordre arrive de Paris et annule l’opération. C’est la rage au cœur que nous retournons à la base.
Me voilà de nouveau à Moussoro lorsque, un matin, je suis pris de violentes nausées. Sur le coup, je ne m’inquiète pas. Quelques jours plus tôt, j’avais déjà eu une crise de paludisme et plus tard comme bon nombre de mes camarades j’avais été pris de coliques et d’une envie permanente d’aller à la feuillée (c’est une fosse servant de latrines pour les troupes en campagne) le toubib m’avait dit alors que j’avais attrapé des amibes. D’ailleurs le premier jour du début de cette crise…amibienne avait pris une drôle de tournure. Cela mérite de faire l’historique des faits : Alors que nous sommes attablés pour le repas du soir, d’un seul coup le lieutenant se lève et part en courant, puis quelques minutes plus tard c’est au tour d’un autre cadre, puis d’un troisième, un quatrième, et…c’est à mon tour de prendre ce que finalement on appelle la courante. Le problème c’est qu’il n’y a qu’un feuillet, alors c’est la queue et chacun serre les fesses tant bien que mal…enfin plus que mal que bien. Finalement le besoin pressé ne pouvant prendre la pause le coulage du bronze s’est fait précipitamment à ciel ouvert.
Donc quelques jours plus tard après avoir été soigné de cette mémorable courante, à nouveau, je ne me sens pas bien du tout, les odeurs m’écœurent. Je vais aux toilettes et je m’aperçois que mes urines sont très colorées, de la couleur du coca cola. Je vais voir le médecin qui diagnostique une hépatite virale. C’est une catastrophe, car je vais être rapatrié sur la France.
- bon sang ! C’est pas possible ce qui m’arrive, je le dis à qui veut l’entendre. Mes collègues sont aux petits soins pour moi, surtout le lieutenant qui est navré de ce qui m’arrive. Il me fait savoir que sur le site il y a une bonne dizaine de cas semblables, Il semble que l’eau de notre réserve soit polluée, le traitement par cachets de javel ne s’avère pas assez efficace.
Chaque jour je perds du poids, je suis de plus en plus faible. La chaleur n’arrange pas les choses, je suis mal, très mal. Ce n’est qu’au bout de huit jours qu’un avion vient me chercher ainsi que mes autres collègues. J’ai perdu dix-huit kilos, car je n’ai rien mangé et rien bu depuis plusieurs jours et j’ai beaucoup transpiré. C’est telle une loque que je débarque à l’infirmerie de N’Djamena. Je suis installé en chambre climatisée et déjà je me sens mieux. Le crâne rasé, le teint et les yeux tout jaune, je ne suis pas beau à voir. Cependant je recommence à manger.
Deux jours plus tard, je suis à Paris, hospitalisé à l’hôpital Bégin. Je retire mon treillis camouflé au profit d’un pyjama que m’a donné une infirmière. Je me fais penser à un épouvantail. Je m’ennuie à en mourir dans ces lieux aux odeurs spéciales. Au bout de quelques jours je commence à traîner dans les couloirs. J’ai moins de vertige et je mange mieux. Mes forces regagnent du terrain, si bien que je m’enhardis. Je descends maintenant jusqu’à la cafeteria, et là je me trouve en face du Colonel Salvan. Il se déplace en chaise roulante, ses jambes allongées. Des broches dépassent de celles-ci. Je connais sa mésaventure, c’est au Liban qu’elle s’est déroulée. Il est tombé dans une embuscade le 2 mai dernier. La tension avec les palestiniens du FPLP se faisait de plus plus menaçante. Des miliciens du PCL (parti communiste Libanais) avaient interdit l’accès de la ville de Tyr aux soldats Français. Dès lors les heurts étaient inévitables. Un accrochage a eu lieu entre les parachutistes Français et le FPLP. Trois de ces derniers ont été tués. Alors qu’une réunion est organisée par le Colonel Salvan et des responsables Libanais pour tenter de calmer les esprits, la réunion est écourtée par l’annonce faite au colonel qu’un convoi du détachement est tombé dans une embuscade. Celui-ci décide alors de se rendre lui-même sur place pour dégager ses hommes. Il quitte la caserne avec des AML (auto mitrailleuse légère) du RICM. Le convoi tombe à son tour dans une embuscade, le Lieutenant Descamp du RICM est blessé. Le convoi après être passé en travers du piège retourne à son cantonnement par un autre itinéraire. En arrivant à hauteur de la caserne, les véhicules sont pris sous le feu des miliciens qui harcèlent la place. Une autre AML est touchée par une roquette anti char. La riposte est brutale. Cinq jeeps armées et plusieurs dizaines d’assaillants sont mis hors de combat. Le Colonel qui a rejoint ses quartiers décide de refaire une sortie pour tenter de calmer les ardeurs et imposer un couvre feu. Ce qu’il a surtout en tête c’est de porter secours au convoi resté immobilisé à la sortie de Tyr. Il sort de la caserne à bord d’une Land Rover conduite par un palestinien. Le Colonel est accompagné d’un officier Libanais. La jeep du chef de corps Français suit à l’arrière. Le conducteur, le caporal Meresse, a pour chef de bord, l’adjudant Santini (que j’ai eu la chance de connaître). Lorsque les deux véhicules arrivent à hauteur d’un carrefour, des hommes armés de fusils automatiques les arrêtent. L’officier Libanais sentant la situation dégénérée, demande au Colonel Salvan de regagner sa jeep. Au moment où celui-ci s’assied dans son véhicule, des rafales éclatent. Le colonel est touché ainsi que le caporal Meresse. L’adjudant Santini, atteint d’une balle dans la tête, est tué sur le coup. Le chef de corps, lui, est dans un état très grave. Atteint par dix huit projectiles, dans le bassin et les jambes, mais aussi au visage et au thorax, a perdu beaucoup de sang. Il est évacué ainsi que Meresse, par les palestiniens, dans un hôpital de la ville de Tyr.
Et maintenant il est là, à quelques pas de moi. Je n’ose pas l’aborder, je ne veux pas l’importuner. Je préfère observer discrètement cet homme, ce chef dont je suis fier.
C’est au bout d’un mois et demi que je suis « libéré » et que je peux rentrer chez moi. Entre-temps bien sûr, Joëlle est venue me voir ; quand elle m’a aperçu, sur le moment, elle ne m’a pas reconnu. Après avoir rapidement récupéré du choc, elle m’explique comment elle a été avertie de mon rapatriement.
Ce matin-là, Joëlle s’efforce de noyer ses inquiétudes dans ses tâches ménagères. Les nouvelles du Tchad données par les médias ne sont pas encourageantes (ah, les journalistes !!!). Les crises d’angoisse sont de plus en plus difficiles à contrôler. Elle est fatiguée, car elle ne dort pas beaucoup. Les filles demandent souvent leur papa.
Donc en cette fin de matinée, une voiture de l’armée s’arrête devant la maison. Pour Joëlle ce n’est pas bon signe, son cœur se met à battre à tout rompre, ses jambes flageolent. Puis la sonnette se fait entendre. Le cerveau vide, Joëlle se décide à ouvrir.
Le visage souriant, le militaire la rassure tout de suite en lui disant qu’il n’y a rien de grave, que j’ai simplement été rapatrié pour maladie et hospitalisé à l’hôpital Bégin à Paris. Toute la tension accumulée ses derniers jours, décuplée ces cinq dernières minutes, retombe d’un coup et c’est en fondant en larmes, joie et soulagement, que joëlle tombe dans les bras de son porteur de nouvelles.
Pour nous, tout se termine bien, mais malheureusement d’autres familles seront vraiment frappées par le malheur.
Si on donne parfois des médailles aux hommes, il me semble clair aujourd’hui que leurs épouses les méritent toutes : celle du courage par exemple, car bien que conscientes des risques, elles laissent partir leur mari ; celle du mérite aussi, car seules avec leurs angoisses, elles élèvent leurs enfants, elles gèrent le budget et le quotidien d’une famille ; celle du blessé également, car elles ont bien souvent le cœur déchiré, etc.
C’est pour ça que je dis que les épouses sont bien plus méritantes que nous, leurs maris. Nous les hommes, nous nous faisons plaisir à exercer notre métier, avec les honneurs en prime. L’action et la camaraderie nous évitent souvent de broyer du noir. Et puis, l’attaque est toujours moins pénible que l’attente dans la défense…
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Il me faut plusieurs mois pour me rétablir. Je vais beaucoup mieux et suis de nouveau apte à servir outre-mer. Le tableau des mutations arrive et je suis désigné pour servir en Guyane française.
VI
Guyane Française
Mai 1979 - Juin 1981
Je suis affecté en Guyane française à compter du mois de mai 1979. Cette fois-ci, c’est en famille que nous partons pour deux ans dans ce département si lointain. La Guyane se trouve en Amérique du Sud, près de l’équateur, au bord de l’océan Atlantique.
Pour ma petite famille, c’est une grande première, surtout pour ma femme qui se voit quitter ses parents pour un long moment. Elle se pose pleins de questions et je dois la rassurer. Elle sait que ce pays est relativement sauvage, elle a un peu peur. Évidemment, je ne lui parle que des bonnes choses que l’on trouve dans ce département. Je lui explique que les Indiens d’Amérique du Sud sont pour la plupart civilisés, et qu’il n’y a rien à craindre d’eux, ce sont des Français comme nous. Mes arguments semblent la convaincre.
Avant de partir, toute la famille doit passer une visite médicale et une séance de vaccin contre la fièvre jaune. Les bagages sont prêts. Le moral n’est pas brillant du côté des beaux- parents. A la gare, ils nous accompagnent jusqu’au train. Je vois des larmes couler sur les joues de ma belle-mère. Mon beau-père n’est pas très loin d’en faire autant. Et enfin le train démarre enfin.
En ce mois de mai, il fait très froid à Paris. Il pleut une espèce de crachin, et même qu’à un moment il se met à neiger. On se dépêche de trouver notre hôtel. Pour nous changer les idées, malgré le mauvais temps, nous décidons d’emmener les enfants à la tour Eiffel et au zoo de Vincennes.
Le lendemain de bonne heure, nous nous rendons à l’aéroport. Ma femme et mes filles appréhendent de prendre l’avion. Je les rassure du mieux que je peux :
- Vous savez les enfants, il ne faut pas avoir peur. Nous sentirons à peine ce gros oiseau s’envoler. En plus nous pourrons écouter de la musique avec un casque. Après le décollage on nous servira des boissons et un repas. Après on pourra regarder un film qui sera projeté sur un écran. Et vous verrez le voyage passera très vite.
Nous sommes dans le DC 10 qui prend son envol. Je sens des petits doigts et aussi des plus grands me tenir les mains, je souris, mais cela ne suffit pas à détendre toute la famille. Dés que l’avion a rétabli son assiette et sa vitesse, je sens venir une décrispation générale. Tout le monde a envie de faire son petit pipi. Nous sommes partis dans les airs pour quelques heures.
Il est environ 17 heures, heure locale, l’hôtesse nous demande d’attacher notre ceinture, nous sommes en phase d’atterrissage. Elle nous annonce que la température au sol est de trente-trois degrés. Je sens l’avion descendre, les filles ne sont pas fières de nouveau. Quelques minutes plus tard, nous survolons une immense forêt, c’est l’amazonienne. C’est vertigineux, je cherche vainement quelques habitations ; je n’en vois pas !
L’atterrissage se passe sans problème. Avant de sortir de l’avion, mon épouse habille un peu trop chaudement les filles. Quand nous arrivons en bas de la passerelle, elle les ré-déshabille, elle a vite fait de comprendre que la chaleur n’est pas celle des réacteurs. Il fait presque nuit, je ne vois pas grand-chose à part des gros arbres et beaucoup de verdure. A l’intérieur de l’aéroport, un petit comité d’accueil nous attend. Je me présente ainsi que toute ma famille. Je donne à un adjudant mes tickets de bagages, il va se charger de les récupérer. C’est à bord d’un petit bus climatisé que nous partons pour la ville de Cayenne. Notre conducteur fait gentiment office de guide :
- L’aéroport est situé à l’extérieur de la ville, à plusieurs kilomètres, c’est pour cela qu’il n’y a pas d’habitations visibles de l’avion.
Sur la route, je vois grâce aux phares du véhicule mon premier serpent.
- C’est un corail, on le reconnaît à ces différentes couleurs, et il est très dangereux. Dans ce département, il y a environ soixante-dix espèces de serpents, leur taille peut aller de dix centimètres à sept ou huit mètres, explique le conducteur.
Bienvenue en Guyane ! Je n’ose pas trop regarder la tête de Joëlle et je change rapidement de conversation :
- Tu sais, un adjudant m’a expliqué que pour cette première semaine nous serons hébergés au mess, après nous aurons un logement en ville. Son sourire un peu figé fait office de réponse !!!
Aux abords de Cayenne, je vois beaucoup de monde circuler en voiture mais aussi à pied.
-Il y a des gens du pays, les créoles mais aussi des Brésiliens, et des Surinamiens, nous dit le conducteur.
Au bout d’une demi-heure de route, nous arrivons à destination.
Nous sommes là aussi accueillis par tous les cadres de la compagnie ainsi que leurs épouses. Après un petit mot de bienvenue de la part de mon nouveau commandant de compagnie, le capitaine Guillermou, nous prenons le verre de l’amitié. Je trouve cela très sympa. Les filles ont trouvé des petits camarades de jeux. A un moment donné, mon regard et celui de Joëlle sont attirés par le déplacement d’une bestiole, c’est un rat…
L’alcool et la fatigue aidant, je demande l’autorisation à mon commandant d’unité de nous retirer. Après avoir couché les filles et pris une bonne douche, je retourne à la chambre tout sourire. Mon épouse regarde par la fenêtre, je lui dis que nous allons faire un super séjour au vu de l’ambiance entre cadres. Et d’un seul coup, elle se retourne et je vois sur son visage des larmes. Je reste bête et je lui demande pourquoi elle pleure. Elle m’explique que certaines épouses lui ont sapé le moral. Ces bonnes commères n’ont pu s’empêcher de faire de la surenchère sur les spécificités de la faune locale et ces désagréments. Elles ont eu l’indélicatesse de lui raconter d’horribles histoires de serpents qui se pendent sur le fil à linge, d’araignées énormes, de caïmans qui viennent jusque dans le mess, enfin bref toutes sortes de choses à mettre la trouille pour quelqu’un qui n’a jamais voyagé.
Alors nous discutons longuement. Je lui fais comprendre qu’il y a sans doute des choses vraies, mais certainement beaucoup plus de choses fausses. Je lui dis qu’il faut penser aux enfants, que si elles voient leur mère pleurer ça n’ira pas.
Le lendemain vers 5 h 30, je me lève. Je m’habille en tenue de sortie tergal léger. Je dois me présenter dans la matinée à mes nouveaux chefs. La nuit à été bénéfique, je me suis bien reposé. Après avoir embrassé ma femme et mes filles, je descends prendre mon petit déjeuner. Il fait très lourd, le jour se lève déjà. Je commence à transpirer. J’entends les crapauds faire un « ramdam » pas possible. Je regarde autour de moi, la végétation est dense et impénétrable, les arbres sont immenses. Un peu plus tard un sergent vient me chercher, nous partons pour la caserne avec son véhicule personnel, une vieille 4L toute rouillée. Il me dit voyant mon regard scruter sa voiture :
- Tu sais dans cet endroit avec un taux d’humidité très élevé tout ce qui n’est pas protégé, rouille, pourri, moisi. Si tu possèdes un appareil photo ou une caméra, tu as intérêt à les enfermer dans une armoire équipée d’une lampe chauffante, sinon les optiques se piquent et tu ne peux plus rien en faire.
Cette conversation me laisse perplexe, apparemment la vie en ces lieux est sans aucun doute très difficile. Je commence à comprendre pourquoi à l’époque des bagnards, la plupart d’entre eux ne supportaient pas leur emprisonnement. Il est évident que dans ces conditions et sans le confort sanitaire de notre époque, ces pauvres bougres mourraient facilement. C’est sans doute pour cela, que certains d’entre eux préféraient tenter l’évasion, plutôt que de subir le sort que l’administration pénitentiaire leur réservait. La plupart du temps, ils étaient repris ou ils mourraient de faim et de soif, d’épuisement, après avoir été vidé de leur sang, par les vampires de cette forêt amazonienne impénétrable.
La boite de vitesse de l’engin à quatre roues de mon collègue craque elle me sort de mes pensées funestes. Nous venons de franchir le poste de garde du casernement. Lorsque je pénètre à l’intérieur du poste, j’aperçois beaucoup de jeunes soldats d’origine antillaise. Ils me détaillent et leurs regards un peu haineux en disent long. Je ne suis pas du tout impressionné. La caserne est traversée dans sa longueur par une route principale. A droite, il y a deux compagnies à deux étages entourées de couloirs ouverts sur l’extérieur. La route monte légèrement et nous arrivons à une place d’armes. Le poste de commandement se situe juste après. Nous le contournons pour ensuite redescendre de l’autre côté et arriver à ma future compagnie. En contrebas il y a la zone technique.
Dans la matinée, j’ai été tour à tour présenté à tous mes chefs. J’ai aussi vu l’endroit où je travaillerai, il s’agit d’un atelier où l’on répare tous les petits engins du régiment, à savoir les groupes électrogènes, les propulseurs, les tronçonneuses, etc. J’ai aussi eu droit à un nouveau cours de géographie et d’histoire de la Guyane. Même si toute la famille est déjà au parfum, je leur restitue mon savoir tout neuf pendant le repas du midi.
- La Guyane, département français aussi grand que la Belgique ou le Portugal, est située entre le Surinam au nord et le Brésil au sud et à l’ouest. C’est une région couverte en grande partie par la forêt. Il n’y a que deux routes goudronnées, la nationale 1 qui part au nord de Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et la nationale 2 qui elle part vers le sud en direction du Brésil. Pour le reste la circulation se fait par navigation. Les rivières constituent souvent l’unique moyen de pénétration dans la forêt. La pirogue demeure indispensable pour transporter le matériel, les vivres, le courrier,…Plus de la moitié de la population est concentrée sur la ville. La Guyane est surtout connue pour avoir été le territoire recevant le plus de bagnards. Il y a différents endroits où ces gens avaient été parqués, tout dépendait de la gravité de leurs fautes. Le centre de détention le plus dur était sans doute celui des Iles du Salut. Les bagnards ne pouvaient pas se sauver à cause des requins. Les autres prisonniers du continent ne pouvaient pas non plus s’échapper, à cause d’une forêt trop dense et dangereuse.
Certains ont réussi comme le légendaire « Papillon », beaucoup ont échoué.
Joëlle est beaucoup plus sereine qu’hier soir. Elle est contente, car elle a discuté avec d’autres femmes de cadres et une d’entre elles lui propose de l’emmener en ville cet après-midi. Cette femme l’a beaucoup rassurée sur ce séjour et elle lui a démontré que ce qu’elle a entendu hier soir n’était que pipo et vantardises. Les filles se sont trouvées des petits amis, elles jouent et rient de toutes leurs dents.
Le lendemain, je me préoccupe essentiellement de mon futur logement. Dans l’immédiat, je vais être logé en ville. Plus tard, je pourrai éventuellement faire une demande de relogement si celui-ci ne me plaît pas. C’est au bout de huit jours que j’installe toute la famille dans notre nouvelle demeure. La maison est partagée en deux. Nous occupons le rez-de-chaussée, l’étage étant occupé par les propriétaires. Ces derniers sont gentils et très discrets. Ils sont d’origine guyanaise et ont déjà un certain âge. Notre logement se compose de deux chambres et une salle à manger. A l’extérieur, il y a la cuisine et la salle de bain. Il y a aussi un petit jardin. Le mobilier est simple mais correct, en revanche il va falloir engager des dépenses pour acheter des draps et couvertures ainsi que tous les produits ménagers. Quand aux autres dépenses, j’achète une deux chevaux. Pour notre séjour on s’en contentera.
Les premiers soirs de notre arrivée, nous sommes souvent invités par les plus anciens, ces soirées sont très sympathiques. Elles nous permettent de nous intégrer rapidement. Le moral de ma famille remonte petit à petit. Malheureusement la première journée dans notre maison provoque un petit malaise chez mes trois femmes. Cela commence en fin de journée, mon épouse range les affaires dans les armoires. A la première qu’elle ouvre deux chauves souris s’en échappent, cris de stupeur. J’accours pour voir ce qui se passe. Ce n’est pas grave, je rassure Joëlle en lui expliquant que ces petites bêtes ne sont pas dangereuses, et qu’elles sont là parce que la maison est vide depuis pas mal de temps. Manque de chance, quelques minutes plus tard, Joëlle ouvre la porte d’un placard de la cuisine et tombe nez à nez avec une colonie de cafards. Il y en a même un qui s’accroche à son mollet. J’accours de nouveau. Le troisième événement de la soirée est partagé celui-là : Nous venions d’embrasser nos filles après les avoir couchées, lorsque soudain des cris stridents s’élèvent de leur chambre. Je me lève et fonce de nouveau. J’aperçois les filles blotties l’une contre l’autre, me désignant du doigt le mur en face d’elle et là je vois une araignée grosse comme mon poing. Elle est noire et toute velue, elle se promène sur le mur. Je suis bien ennuyé. Il s’agit en fait d’une mygale. Je me rassure moi-même et ensuite les filles à l’aide d’un gros mensonge sur ces inoffensives (hum !) petites bêtes. Je récupère une boîte en polystyrène, qui a servi pour l’emballage d’une bûche glacée. J’applique la boîte par-dessus la « petite bête », puis avec mille précautions je glisse le couvercle entre le mur et la boîte. L’araignée est prisonnière. Je l’entends et je la sens s’agiter à l’intérieur. Je pique des épingles pour fermer le tout. Avec force, je jette le tout dehors au fond du jardin. Après avoir tout inspecté, nous nous endormons avec toujours un peu d’appréhension.
Les jours et les premières semaines passent très vite. Mon travail me plaît, nous avons de bons amis et les week-ends de libre, nous partons ensemble découvrir la Guyane…
L’histoire de la Guyane française, c’est avant tout celle de ces bagnes incontournables. Depuis 1848, ce sont Soixante-dix mille bagnards, qui ont été expédiés dans cette contrée lointaine. La grande idée de l’époque était d’en refaire des hommes nouveaux, dans des endroits nouveaux. Les repentis devaient devenir des colons Guyanais. Seulement cette politique a été un échec complet. Le bilan est effroyable, une bonne moitié de ces hommes est morte de fièvres ou d’épuisement.
C’est en 1946 que l’assemblée constituante a décidé de rapatrier tous les détenus ainsi que les colons anciens bagnards qui le désiraient. Trois mille d’entre eux se sont présentés pour le rapatriement. Seulement, il n’y avait pas assez de bateaux, et les prisons de la métropole ne pouvaient pas accueillir ce flux important de prisonniers. Pour remédier à ce problème, l’administration pénitentiaire, a procédé à de larges remises de peines pour les détenus ayant accompli au moins la moitié de leur temps. Les forçats qui avaient encore quelques années à purger ont été réincarcérés dans les prisons centrales de la métropole.
Nos visites dans ces différents bagnes, nous laissent songeurs. Il règne comme une drôle d’ambiance. Les bâtiments anciens, construits avec de la brique, et qui ont accueilli tous ces hommes, sont dans un piteux état d’abandon. Certains sont squattés par une partie de la population locale. Sur la porte d’entrée du bagne de Saint-Laurent du Maroni, il existe encore une inscription gravée dans la pierre : « Camp de la transportation ». Les témoins vivants de cette époque peu glorieuse, ne sont pas très loin. C’est en remontant le Maroni avec une grande pirogue que nous découvrons des tribus d’indiens installées plus en amont sur les berges. Ils ont la peau rouge et les cheveux longs bien noirs. En fait nous sommes en pays amérindien avec des villages qui se succèdent. Ces habitants de la Guyane se distinguent en plusieurs ethnies : les Galibi, les Emérillon, les Wayapi, les Palikours, les Wayana. Ils vivent de la pêche et de la chasse. Ils sont très accueillants. Leur mode de vie reste authentique. La plupart portent le « kalimbé », un pagne de couleur rouge. Certains villages sont interdits aux visiteurs car le contact avec cette population pourrait leur apporter des maladies. Un de ces villages : Antécum Pata, a été créé par un métropolitain, de la ville de Lyon. Il s’appelle André Cognat. Il est arrivé en Guyane dans les années 1960. Depuis il vit avec les amérindiens, et il a fondé une famille en se mariant avec une des filles du village qui compte près de 150 habitants.
Plus au sud de la Guyane nous avons pour habitude de visiter un village nommé Cacao. Il est tenu par des Mongues qui se sont installés dans cette région à la fin de la guerre d’Indochine. Après avoir défriché la terre sur quelques hectares, ils ont créé leurs propres cultures. Depuis, Ils vivent essentiellement de leurs produits : des fruits et surtout des légumes qu’ils vendent sur place ou sur le marché de la « Crique » à Cayenne.
Il y a aussi une autre activité que nous pratiquons souvent, c’est la chasse aux papillons. La plupart sont magnifiques, parfois plus gros que la main, comme ceux appelés « Planeurs ». Ceux-ci volent très haut, carrément à la cime des arbres. Pour les attraper la technique est la suivante : il faut fabriquer un faux papillon en bois garni avec du papier brillant jaune et bleu sur les deux faces. Ensuite il suffit de remuer l’appât, l’insecte entame alors une descente directement sur le piège. Le filet de quatre-vingts centimètres de diamètre, utilisé avec précision, terminera l’opération. Avec beaucoup de précaution, le corps de l’insecte doit être légèrement écrasé, puis posé avec les ailes repliées dans une papillote (une sorte d’enveloppe). Après il sera étalé, puis épinglé sur une boite en polystyrène. Ensuite, comme tous les autres, il rejoindra la collection dans un joli cadre en verre.
Trois mois plus tard, nous déménageons à cause des bruits de la ville difficilement supportables. Nous nous installons dans une autre maison située au bord de plage. Nous y sommes très bien, mis à part le fait que soyons voisins d’une rhumerie. Selon le sens du vent nous subissons quelque peu les odeurs de macération de la canne à sucre. Mais bon, c’est tout de même supportable. Et puis, être au bord de l’océan c’est quand même un privilège. D’ailleurs quand je rentre du travail, la première chose que je fais, c’est de me baigner dans l’océan avec les enfants. Quelque temps plus tard j’achète un Zodiac. Cela évite la location d’une pirogue trop compliquée à manœuvrer, lorsqu’elle est trop longue, notamment dans les criques. Avec une bonne organisation, j’arrive à mettre dans la deux chevaux le bateau complet avec son réservoir, la glacière, ma famille et même ma belle-mère ! qui est venue passer deux mois de vacances en notre compagnie. Sur l’embarcadère de Stoupan, à la sortie de Cayenne, nous sommes l’attraction du moment. Les gens sont surpris de constater qu’une si petite voiture peut contenir autant de choses.
Les mois passent vite, même si mon travail est un peu routinier à l’exception de quelques sorties en forêt profonde et une opération de renflouement d’un bateau échoué sur une des côtes les plus agitées de la Guyane. Elle se trouve quelque part du côté de Synamari, un village situé à une centaine de kilomètres au nord de Cayenne. Déloger ce bateau à fond plat transportant un engin du génie qui s’est échoué après une grosse tempête n’est pas une mince affaire. Pour y accéder il faut marcher péniblement et des heures dans des marais, avec notre bardas sur le dos. Nous sommes dans un milieu hostile, les serpents, les caïmans, les araignées, les pumas, peuvent être surpris de notre présence. Nous sommes armés de fusils à pompe pour notre sécurité. On ne sait jamais !
Avec quelques personnels du régiment nous installons un bivouac près du bateau. Pour nous abriter de la pluie, fréquente dans cette région, nous suspendons une grande bâche en plastique au dessus de nous. Le sol étant trempé à cause des phénomènes de marées, toutes nos affaires sont accrochées dans les arbres. Nous dormons dans des hamacs équipés de moustiquaires. Il n’est pas rare le matin au réveil, d’apercevoir un serpent plus ou moins long passer en dessous de nous. Avant de nous habiller il est très important de secouer nos vêtements et nos rangers pour vérifier qu’aucune mauvaise bestiole ne s’y soit installée.
Dans un premier temps notre principal travail consiste à tronçonner des arbres afin de dégager une zone de mille mètres carrés. Pour cette opération, il faut que nous soyons très prudents, car couper des arbres de plus de trente mètres de haut et de grande circonférence n’est pas une chose aisée. De plus, au fur et à mesure que nous éclaircissons notre secteur les arbres ne tombent pas forcément là où il faudrait. Le phénomène de dépression en est sans doute la cause. Il arrive fréquemment que nous dérangions des serpents. Bon, en général ils ont plus peur que nous. Mais le frisson est quand même à chaque fois garanti. Finalement, peut être par superstition, le dernier des arbres à abattre n’est pas coupé. Une fois les essences à terre, nous les débitons par morceaux de dix mètres. Ces tronçons sont assemblés de telle manière à former un plateau de cent mètres carrés sur plusieurs épaisseurs. Il doit être suffisamment solide pour qu’un hélicoptère puisse s’y poser. Au bout de quelques jours le chantier est prêt…le premier Puma (hélicoptère) fait son apparition. Il nous apporte le matériel lourd dont nous avons besoin : groupe électrogène, postes à soudure, tronçonneuses deux hommes, des vivres, nous pouvons commencer le chantier.
A chaque marée haute nous avons les pieds dans l’eau. De ce fait nous ne travaillons que cinq heures par jour. Le bateau étant lui même recouvert par les eaux. Tout comme nos effets personnels, notre matériel se retrouve accroché dans les arbres. Le soir, après le travail, je me lave à l’eau de mer.
Malgré tous nos efforts, après plusieurs semaines de labeur, nous ne réussissons pas à faire flotter le bateau, à cause de son fond plat qui fait ventouse dans la vase. Il va falloir sans doute renoncer. D’autant plus que le coin devient de plus en plus dangereux. L’océan rogne la terre. Des arbres tombent ici et là. Puis un jour, le commandement nous donne l’ordre d’abandonner et c’est le cœur gros de notre vain travail que nous quittons la zone.
La suite du séjour se passe sans encombre, malgré les soucis que je rencontre avec nos soldats antillais qui refusent toute discipline. Je finis par m’y faire.
Si je veux poursuivre mon chemin pour l’accession aux grades, je me dois de préparer physiquement et intellectuellement le certificat militaire du second degré. Pour cela je participe assidûment aux cours : les maths, les connaissances générales, les lois fondamentales du capitalisme et du communisme, le combat, les différentes caractéristiques des armes, le renseignement, le NBC (nucléaire, biologique et chimique, le sport,…donnés par un capitaine et un lieutenant. La première partie de cet examen se fera à mon retour en France. Si je réussis je passerai l’autre partie à l’école des sous-officiers de Saint-Maixent.
Après un an et demi de séjour j’ai la chance de partir avec ma famille en Martinique, pour quelques jours de vacances. C’est un avion militaire qui nous transporte. Après notre atterrissage à Fort de France, nous sommes véhiculés par des militaires en poste dans ce département jusqu’à notre lieu d’hébergement qui se situe dans un village de vacances, à Saint Anne. L’endroit paradisiaque est géré par l’armée. Pendant que Joëlle se fait bronzer, je passe mon temps avec les enfants à faire de la plongée sous-marine. Les eaux sont claires, les fonds superbes. Je suis en extase devant cette beauté.
Le soir, nous nous attardons sur la plage à contempler le coucher de soleil. Au petit matin, je me lève de bonne heure pour chercher quelques coquillages que la mer a rejetés. Je commence à avoir une jolie collection.
Comme d’habitude toutes les bonnes choses ont une fin. Les vacances sont terminées, il est temps pour nous de reprendre l’avion et de retourner en Guyane. Nous y revenons bronzés, en pleine forme et la tête pleine de merveilleux souvenirs.
Le train-train quotidien reprend ses droits. Je retrouve mes collègues, mon travail. J’explique à qui veut bien l’entendre mes vacances de rêve.
Un matin, c’est un samedi, un collègue qui est de permanence m’apporte un télégramme, c’est une très mauvaise nouvelle. Mon beau-père est décédé. Je ne sais pas comment le dire à ma femme. Après une courte hésitation, je lui dévoile le contenu du message. Elle est abasourdie, je la laisse pleurer. C’est plusieurs jours après qu’elle commence à s’en remettre, et puis plus tard les premiers sourires reviennent.
Pour nous changer les idées, nous sortons le plus souvent possible les week-ends. Nous profitons de notre Zodiac pour effectuer des sorties sur les rivières et dans les criques. Les pique-niques se succèdent. Un soir avec des amis nous organisons une chasse aux caïmans. Les épouses sont conviées. Nous les équipons avec des treillis et lampes frontales. Nous possédons un fusil de douze à pompe. Ce n’est que vers 23 heures que nous embarquons à huit personnes à bord d’une pirogue longue de douze mètres. Un propulseur de neuf chevaux nous pousse tranquillement le long des berges. La nuit est noire.
Nous pénétrons dans une crique, la cime des arbres qui la bordent recouvre le cours d’eau. La lumière de nos lampes éclaire les branches et nous apercevons beaucoup d’yeux rouges. C’est impressionnant ! Les animaux dans ces pays ne sortent que la nuit. Ce sont souvent des serpents qui sont dans les arbres. Nous faisons très attention. Les femmes dans la pirogue n’en mènent pas large, nous non plus d’ailleurs. Soudain, nous apercevons un caïman qui se trouve sur la berge à bâbord. Il mesure environ un mètre trente. Nous nous approchons le plus discrètement possible. Le tireur désigné épaule son arme et vise la bête. Il fait feu, le bras n’a pas tremblé, l’animal est touché. C’est avec une gaffe que nous récupérons notre proie. Nous la déposons à bord avec mille précautions, car même mort le caïman peut encore, dans un ultime sursaut d’énergie, nous arracher une main.
Vers une heure du matin nous accostons au ponton. Le caïman est découpé sur place. Les morceaux seront congelés et finiront en un véritable festin lors d’un repas avec les copains.
Nous sommes en fin de séjour, il faut penser au retour. Que ces deux ans ont vite passé. Je reçois mon avis de mutation, je suis affecté au 1er RIMA de Granville, en Normandie. Après avoir embrassé tous nos amis venus nous accompagner à l’aéroport, nous décollons direction la métropole.
VII
Granville
1981-1984
A notre arrivée, à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, au mois de juin 1981, il fait déjà bon, le soleil est au rendez-vous. Après avoir récupérer tous nos bagages, nous quittons l’aéroport avec un taxi, puis nous prenons le train pour rejoindre ma belle-famille qui est en Bretagne. Après des retrouvailles très chaleureuses, nous allons déposer des fleurs sur la tombe de mon beau-père. Un peu plus tard nous rendons visite à ma mère et à mes sœurs. Ensuite nous nous réinstallons dans la maison que nous avions achetée quelques mois avant notre départ en Guyane. Celle-ci est située dans le village de Plougoumelen, en Bretagne, à quelques kilomètres du camp de Meucon et de Vannes. Je passe la plupart de mes congés à son aménagement intérieur et extérieur. Nous sommes aussi allés à la recherche d’un logement dans ma future ville de garnison. Ce qui est d’ailleurs très rapidement fait grâce à l’aide du bureau de garnison de la caserne. Étant donné le montant du loyer et des taxes locales, nous envisageons de revendre notre maison, car financièrement ça risque d’être difficile. Puis comme pour toutes les bonnes choses, les congés prennent fin, je dois regagner mon régiment et reprendre le travail.
Ma nouvelle caserne est confortablement installée au dessus de Granville, à la pointe du Roc. Ma compagnie a une superbe vue plongeante sur la Manche. La ville est accueillante, calme, très agréable avec son port de pêche. Je sens que je vais m’y plaire beaucoup. Les filles ont repris le chemin de l’école. Elles pestent un peu sur le fait qu’elles ne connaissent personne. Mais je sais que l’affaire sera vite réglée, dans les jours à venir les premiers prénoms des copines seront omniprésents dans nos discussions. Je ne fais pas de soucis là-dessus. Par contre je m’en fais pour Joëlle. Car elle espère trouver un travail, mais le simple fait de présenter son statut d’épouse de militaire lui ferme les portes. Les responsables d’entreprise ne souhaitent pas embaucher ce type de profil :
- Vous risquez de partir dans deux ou trois ans à l’étranger, pour
cette raison nous ne pouvons vous embaucher, répondent-ils.
A défaut de travail, Joëlle se met à pratiquer avec assiduité des cours de gymnastique volontaire.
Quant à moi, et comme pour chaque mutation, je fais le tour des bureaux pour me présenter à mes nouveaux chefs, ainsi qu’à mes nouveaux camarades. Mon chef de corps, le colonel Pintoux me reçoit avec beaucoup de sympathie. Il me met à l’aise, et me demande mes sentiments par rapport à mon séjour en Guyane. A la fin de notre entretien, qui s’est déroulé en présence du président des sous-officiers, il me fait part de mon affectation à la deuxième compagnie de combat commandée par le capitaine Gouillet de Fontenay.
Après ma prise de contact avec ce dernier, un pot de bienvenue m’est offert par mes nouveaux collègues. Ces joyeux drilles me révèlent, en douce, le pseudo attribué par la compagnie à notre capitaine,
- on l’appelle en coulisse GDF à cause des premières lettres de son nom qui font penser à gaz de France, me précise l’un d’entre eux.
Ma prise de fonction se déroule normalement au fil des jours, la gestion d’un atelier devient pour moi une habitude.
Ce qui me change en revanche, c’est que cette fois le personnel est principalement formé d’appelés du contingent. La plupart sont d’origine bretonne et Normande. Des gars de la région finalement. Au fur et à mesure du temps qui passe avec eux, je me rends compte qu’ils peuvent faire de très bons soldats. Si professionnellement parlant je les amène au même niveau d’exigence que des engagés, je suis beaucoup plus souple et indulgent au niveau de la discipline, tant que cela ne nuit pas à la bonne marche du service. Après tout, ces gars là n’ont pas demandé à venir passer une partie de leur vie sous les drapeaux.
Le courant passe bien entre nous et je suis très heureux d’être leur chef.
Dans mon unité les sorties terrain s’enchaînent sans répit. Ce rythme ne nous laisse guère de temps pour goûter aux joies de la vie de famille. Les séjours en camp de manœuvre se succèdent. Ceux que j’aime le moins se trouvent dans l’est de la France à Suippes, Mailly et Mourmelon. L’hiver dernier, le régiment a bivouaqué sous toile de tente par moins vingt degrés. Un peu dur pour nos appelés…
On se rase le matin en faisant fondre l’eau gelée dans notre casque lourd. Pour ragaillardir mes hommes congelés, je leur montre les tranchées de 14-18 qui sont juste à côté de nous. Après quelques commentaires bien choisis sur les conditions de vie de l’époque pour nos grands-pères et arrières grands-pères, je les laisse méditer sur leur sort comparé. Pas un ne se plaindra !
Quelques mois plus tard, le patron du régiment, ainsi que « GDF » arrivent tous les deux au terme de leur commandement. C’est le colonel Dufour qui prend la tête du 1er RIMA. L’homme m’inspire immédiatement confiance. Son visage respire l’intelligence, son regard est franc. Le petit sourire malicieux qu’il arbore facilement le rend très accessible.
Mon nouveau commandant d’unité, le capitaine Sanino, que malheureusement je ne connaîtrais pas longtemps, prend donc les rênes de la 2ème compagnie. Il a la chance d’arriver au moment ou le régiment vient d’être mis en alerte. On parle de renforcer le dispositif Français au Liban. Malheureusement, pour ma part, je ne peux pas partir, j’ai un examen militaire très important à passer. Je dois donc changer de compagnie. Sur le coup, je suis tenté d’abandonner le concours que je prépare, mais après une longue réflexion je reviens sur ma décision. C’est donc avec une grande tristesse que j‘abandonne mes camarades et mes gars.
Ma nouvelle unité, la 1ère compagnie, est commandée par un autre chef tout aussi remarquable, le capitaine Barloy, mais lui aussi est sur le départ.
Quelques semaines plus tard je fais connaissance du capitaine Laporte. Il fait son apparition pour prendre le commandement de la compagnie. Il me reçoit chaleureusement. Ses propos sont clairs et familiers, ils donnent envie d’aller de l’avant. C’est un ancien para du 3e RPIMA, on sent l’homme proche de ses cadres et je sais dès la première rencontre que je vais m’investir à fond pour l’aider à mener au mieux son temps de commandement.
Après avoir passé avec succès la partie écrite de mon examen. , le certificat militaire du second degré, je poursuis la seconde moitié à l’école des sous-officiers de Saint-Maixent. Mon séjour de quelques semaines se déroule dans l’ancienne abbaye de la ville, transformée en école militaire. Le combat sur maquette et sur le terrain, les exposés, les autres apprentissages du bon chef de section, les devoirs et les restitutions constituent mon quotidien. Finalement tout se passe bien pour moi, et je rentre au régiment avec la satisfaction d’avoir dans mes bagages l’un des diplômes les plus valorisants pour un jeune sous-officier. Grâce à cela, ainsi qu’à une excellente notation j’accède au grade de sergent-chef.
Nous sommes au mois de décembre quand, à son tour, ma compagnie est mise en état d’alerte à cause du problème libanais. Il y a eu un attentat à Beyrouth qui a tué cinquante de nos camarades. Nous devons constituer une unité de casques bleus, pour remplacer un bataillon de sénégalais au sud Liban. Nos hommes doivent être volontaires pour effectuer la mission et ils doivent aussi signer un contrat de service longue durée. Nous cherchons des volontaires, et à la surprise générale, nous recrutons quatre-vingt-dix pour cent de nos personnels. Nous, les cadres, nous en sommes très fiers. Nous pensions que nos soldats auraient eu peur de partir, mais là c’est tout le contraire qui se produit. Dans la compagnie nous avions noté un état d’esprit particulier chez nos appelés, cela ce confirme.
J’annonce avec beaucoup de délicatesse la nouvelle à ma chère famille. Une fois de plus, celle-ci, va vivre dans la crainte surtout que les nouvelles à la radio ne sont pas bonnes. J’ai perçu mon paquetage, j’essaie mon nouveau béret, il est bleu ciel, mon casque aussi. Les véhicules que nous emmenons sont peints en blanc avec marqués sur les portières un U et un N. Il nous a fallu un mois pour tout préparer. Le plus long, ce fut la mise en peinture de tous les matériels. Le reste est beaucoup plus rapide, car nous avons une certaine habitude. Les véhicules chargés de tous les gros matériels partent par bateaux, accompagnés par quelques personnels. Le gros de la troupe partira par avions.
A la veille du départ, les adieux sont très difficiles, ma femme et mes filles sont tristes. Je les comprends et j’essaie tant bien que mal de les rassurer. Mes femmes ont conscience du danger que je cours, c’est qu’au Liban ça ne rigole plus. J’ai un peu d’appréhension, je ne sais pas ce qui m’attend là-bas et je me demande si je vais en revenir. En tout cas mes petites femmes sont à la hauteur, elles me regardent partir avec la tête haute. Elles savent qu’une fois encore je vais essayer d’accomplir mon devoir. Et cette fois en tant que soldat de la Paix.
VIII
Liban
Janvier 1984 - juin 1984
Dans l’avion, le nouvel Airbus, qui nous emmène à Chypre, les hôtesses et stewards sont aux petits soins. Ils savent que là où nous allons, ce n’est pas la joie. Après cet excellent voyage, nous laissons derrière nous le sourire des hôtesses et nous nous regroupons sur une des pistes de l’aéroport de l’Arnaqua. Un soleil magnifique m’oblige à baisser la tête et entre deux clignements d’yeux j’aperçois la mer Méditerranée. Sur mon chemin, j’aperçois d’autres militaires français. Ce sont des paras qui reviennent de Beyrouth. Leur visage est absent de tout sourire. Et pour cause, c’est dans leur unité que les cinquante collègues ont été assassinés après un attentat. Parmi ces hommes de retour, il y a un cousin à Joëlle. Il est adjudant infirmier. Vite fait nous échangeons quelques mots :
- Fais gaffe là bas avec tout le monde, me dit-il
- On s’est fait piéger à Beyrouth, alors ne fais confiance à personne, sois toujours sur tes gardes, ajoute-t-il avant d’embarquer dans notre Airbus.
Après une heure d’attente sur la piste, par rotation nous embarquons à bord d’hélicoptères qui nous transportent sur différents navires de la marine française.
Mon bateau, un TCD, lève l’ancre et se dirige vers la côte libanaise. La mer est agitée et déjà je ressens le mal de mer, je ne suis vraiment pas bien. Mes camarades ne sont pas plus valides et nous nous demandons combien de temps ce voyage va durer. Tard dans la nuit, je m’endors sur le pont, le casque à côté de moi au cas où l’envie de vomir me prendrait. Le lendemain vers 7 heures, nous embarquons à bord de petites chaloupes de débarquement. La mer est très mauvaise. Notre tentative de débarquement est annulée et nous revenons tant bien que mal au navire. De celui-ci, j’aperçois sur la côte des tirs, il y a beaucoup de balles traçantes. L’après-midi, la mer s’est calmée et nous ré-embarquons dans les chaloupes. Casqués, et prêts à tout, nous débarquons sur la plage. Il n’y a aucune hostilité et nos collègues déjà en place sur le territoire assurent notre protection. Nous embarquons dans des véhicules et nous nous dirigeons sous bonne escorte vers le poste de Naquoura, près de la frontière israélienne. J’entends des tirs d’armes automatiques Ici et là. Tout le monde courbe l’échine. On ne sait pas d’où ces tirs proviennent.
Dans l’après-midi, tous les cadres de la compagnie et moi- même, partons reconnaître notre future position. La route qui y mène peut être pleine d’embûches. Bien armés nous sommes sur nos gardes. Nous franchissons plusieurs carrefours tenus par l’armée israélienne, qui visiblement n’est pas très satisfaite de nous voir. La position que nous allons tenir est située à Al-Bazuriyah, un gros village musulman chiite d’environ dix mille habitants. Nous remplaçons une unité sénégalaise qui est en place depuis quelques mois et malheureusement dépassée par les événements.
Le lendemain, toute la compagnie rejoint le village. Les sections sont disposées dans différents postes autour de Al -Bazuriyah, et tous s’installent pour une durée de six mois. Pour ma part, avec ma section, j’occupe l’entrée du bourg près de la route qui vient de Tyr. De l’autre côté de celle-ci, il y a une autre section, qui sera chargée de contrôler tous les véhicules entrant et sortant du village. Dans la nuit, nous sommes réveillés par des tirs, c’est semble-t-il une embuscade menée par des Libanais contre les forces israéliennes. Ça se produit à deux ou trois kilomètres de notre position en direction de Tyr. Nous ne pouvons intervenir puisque ce n’est pas dans notre secteur. Nous nous contentons de regarder et aussi de nous protéger, car des balles claquent au-dessus de nos têtes. Le lendemain et les autres jours, nous continuons notre installation, il y a beaucoup à faire et nous sommes bien plus exigeants que les Sénégalais.
Il nous faut de nouveaux bâtiments pour loger la troupe et les cadres. Nous retroussons nos manches et nous nous mettons à l’ouvrage. Une équipe se charge de fabriquer des supports en béton qui recevront des filiods. Une autre installe l’électricité, car il y a très peu d’éclairage. Nous mettons en place des W-C, car pour l’instant c’est la nature qui observe nos derrières. Bref ! Il y a plein de gros et petits travaux à réaliser. Tant mieux, cela évite la monotonie et l’ennui. Et puis c’est cela qui fait notre force : quel que soit l’endroit où nous nous trouvons, nous nous adaptons très rapidement. Nous sommes de vrais pionniers. Pour la réalisation des chantiers, nous avons la chance d’avoir chaque corps de métier représenté parmi nos personnels. Il y a toujours un maçon, un électricien, un cuisinier, etc. Ils sont aussi là pour apprendre aux autres leur savoir. Nous-mêmes, les cadres, avons acquis par l’expérience les rudiments de certaines besognes. Le courage est omniprésent, les bras aussi et de ce fait en quelques semaines nous réussissons à bien nous installer.
En dehors de mon service courant qui consiste à maintenir nos matériels en bon état, mon commandant d’unité me demande de créer des liens d’amitié avec la population, de rechercher le renseignement et aussi de faire quotidiennement des patrouilles autour du village avec les hommes disponibles de la section de commandement.
La nuit, les habitants du village nous signalent spontanément la présence d’Israéliens. En général ils viennent pour arrêter des individus suspectés de participer à des embuscades, voire des attentats anti Israéliens. Il n’est donc pas rare d’entendre des tirs d’armes automatiques et des balles siffler tout autour de nous. Nous sommes vraiment en insécurité permanente. Un matin, je pars en patrouille avec dix de mes hommes. Nous marchons au moins deux heures en plein soleil, il me tarde de revenir au poste. En fin de parcours, je demande à deux de mes gars de vérifier un petit mur en pierre qui se trouve sur le bord de la route, ils me rendent compte qu’ils n’ont rien vu d’anormal. Nous rentrons au poste qui se situe à deux cents mètres et au moment où je fais un compte rendu à mon commandant d’unité une forte explosion se fait entendre. Dans le même instant nous entendons des tirs d’armes automatiques. Ça claque de nouveau au-dessus de nos têtes. Avec prudence nous essayons de voir ce qui se passe. L’événement se produit juste à l’endroit où j’ai fait vérifier le petit mur. Il y a plusieurs camions et jeeps au milieu de la route, des hommes, des Israéliens, sont couchés par terre, certains tirent n’importe où et n’importe comment surtout dans notre direction. Avec mille précautions nous tentons une approche. Les Israéliens, grâce à notre casque bleu, nous reconnaissent, on peut venir les secourir. Je vois sur une jeep un réservoir percé et l’essence coule à flot sur la chaussée. Je fais signe à un Israélien qui tire toujours sur un ennemi invisible. J’essaie de lui faire comprendre que ses tirs peuvent enflammer le véhicule. Il a compris, il cesse de tirer. Avec mes camarades, nous pouvons nous occuper des blessés. Je prend à ma charge l’un d’eux. Il a le mollet arraché, il saigne beaucoup. Je réussis à maîtriser l’hémorragie. Le soldat parle français, il me dit ne pas trop souffrir et me raconte que lorsque leur convoi est passé à proximité du mur une bombe a explosé. Elle devait être bien dissimulée, car mon équipe et moi nous ne l’avons pas vue…à dix minutes près, cet engin était pour nous. Lorsque les troupes israéliennes arrivent en renfort, nous leur laissons les blessés et nous regagnons notre base. Que d’événements pour cette journée, mais elle n’est pas finie.
Les soldats israéliens envahissent le village, ils recherchent activement les responsables de cet attentat. Nous devons intervenir, la population est en effervescence. On doit faire vite avant que ça dégénère. Les villageois ont allumé des feux ici et là avec des pneus. On respire mal le caoutchouc brûlé. Mais peu importe nous nous interposons rapidement entre la population libanaise en colère et les soldats israéliens assoiffés de vengeance. Dans ce genre d’affaire les femmes libanaises sont toujours en première ligne.
- Hallah akbar, hallah akbar !, ça hurle de partout.
On en prend plein les oreilles. Sur le côté de la foule furieuse, les Israéliens tentent d’attraper un jeune barbu qui pousse ses compatriotes à manifester. Il échappe à ses ravisseurs et vient se cacher dans mon dos. Ce n’est pas pour moi un bon plan. Surtout qu’un Israélien s’agenouille et nous vise avec son fusil. Sale moment ! Mais je ne bouge pas, mon arme est à l’épaule. Je regarde droit dans les yeux du soldat. Je sens mon palpitant s’accélérer. J’ai chaud, l’affaire est interminable. Et puis enfin il finit par baisser son arme. Ouf ! Tout en reculant vers mes camarades, je mets le Libanais à l’abri. Même si j’ai fait le « con » à vouloir provoquer l’israélien je ressens quelque part comme un brun de fierté. Mais promis on ne m’y reprendra pas. Quoique…
Nous avons mis près de trois heures à calmer tout le monde, les Israéliens ont cessé leurs tirs d’intimidation. Ils partent enfin et évacuent le village sans faire de prisonniers. Plus tard, on apprendra que les responsables de l’explosion sont d’un autre village situé à quelques kilomètres de là, en dehors de notre zone. Le soir, après cette petite guerre, mon chef de corps, le colonel Dufour, me félicite. Il me dit qu’aux yeux de la population je suis une sorte de héros. Pourtant je n’ai fait que suivre mon instinct. Effectivement, maintenant quand je vais faire un tour au village, les gens m’interpellent et m’invitent à boire le thé et même parfois à manger le plat traditionnel le taboulé.
Après quatre mois de présence au Liban, j’ai droit à une permission de huit jours, soit en France soit en Israël. C’est dans ce pays que je décide de faire venir Joëlle. Nos retrouvailles sont formidables Nous passons des superbes vacances dans ce pays magnifique, si riche en histoire. Nous visitons Jérusalem et faisons le chemin de croix. Nous faisons une petite prière dans le tombeau de la vierge Marie et en ressortons remplis d’émotions. Ce n’est pas que je sois un pratiquant, même si je suis catholique, mais l’instant est tellement puissant que tout naturellement nous nous sentons le devoir de nous prosterner. Plus tard nous découvrons la mer Morte. Nous nous y baignons. Puis après avoir pris une douche pour retirer le sel, nous poursuivons notre route en direction d’Eilath, Cette magnifique station balnéaire se situe au bord de la mer Rouge. Elle est frontalière avec la Jordanie.
Ces huit jours passent si vite que déjà il faut nous séparer. Après avoir passé la dernière nuit dans l’hôtel « Américan Colonie » de Jérusalem, c’est au petit jour que je ramène ma femme à l’aéroport de Tel Aviv. Le moral n’est pas très fort, notre séparation est de nouveau difficile. J’attends que l’avion de Joëlle ait décollé, et je retourne dans ce bourbier libanais.
Pendant un jour ou deux j’ai du mal à retrouver mes réflexes de guerrier, et puis petit à petit, le naturel reprend le dessus. Toutes sortes d’incidents émailleront notre séjour. La plupart du temps ce sont des attentats et des embuscades contre les Israéliens, puis de la part de ces derniers, il y a les représailles contre les Libanais. Ces répliques rapides et brutales dégénèrent et elles provoquent des manifestations de la part de la population. C’est dans cette ambiance que nous, les Casques bleus, devons essayer de calmer les esprits. Souvent notre vie est mise en danger, mais à chaque fois nous nous en sortons. Tout au long de notre séjour, il faut peser les situations et adapter nos réactions. L’événement n’est jamais le même. Comme il n’y a pas de consigne particulière, hormis celle de n’utiliser notre arme qu’en cas de légitime défense, nous improvisons et nous composons face à la menace.
Porter le casque bleu n’est pas une mission facile, loin de là. C’est même très compliqué, il ne faut pas froisser ni les uns ni les autres, on ne sait pas comment réagir face à certaines situations. La règle d’or est de ne jamais utiliser nos armes, nous devons rester neutres. Même si sous nos yeux il se passe des choses pas très « catholiques ». « Utile, Inutile l’UNIFIL (Forces intérimaires des Nations unies) ? », c’est la question que se pose notre chef de corps, le colonel Dufour. Plus tard le général Cann, commandant répondra à la même question posée cette fois par un journaliste de LCI :
- la mission de la Finul est-elle assez claire ?
- absolument pas ! Il y a un vide juridique. Il est très difficile d’entrevoir les règles d’engagement pour nos hommes. Si le Hezbollah attaque une patrouille israélienne ou si Tsahal franchit la frontière, que fait-on ? On intervient ou on observe la violation du cessez-le-feu en comptant les roquettes ou les chars comme les observateurs de l’Onu savent très bien le faire?
Il aurait fallu utiliser le chapitre 7 de la charte de l’Onu, qui permet le recours à la force, au lieu du chapitre 6, où les Casques bleus n’ont le droit de tirer qu’en cas de légitime défense. C’est la porte ouverte à toutes les humiliations. Or il n’y a rien de pire que l’humiliation. Un exemple : lors de mon séjour au Liban, j’avais perdu un homme et leur faisait prendre des risques pour récupérer des armes. Lors de mon départ, j’ai appris qu’elles avaient été restituées…
A la fin du mois de juin 1984, enfin, nos camarades parachutistes prennent la relève. Nous sommes heureux de les voir arriver. Nous avons hâte de retrouver nos familles. Cette mission est très éprouvante pour les nerfs. Nous sommes fatigués et jusqu’à la dernière heure il nous faut rester vigilants. Ce n’est que lorsque nous franchissons la frontière israélienne que nous commençons à nous détendre. A l’aéroport de Tel Aviv, nous embarquons à bord d’un AirBus qui nous ramène dans notre cher pays. Pendant le vol, mes camarades et moi faisons un petit bilan de notre séjour : nous sommes fiers de ramener tous nos garçons à bon port, entiers et vivants. Nous savons que tous nos hommes garderont un souvenir inoubliable de cette opération au Liban.
IX
Angoulême
1984-1987
De retour en France, il m’a fallu beaucoup de temps pour me réadapter. Mes premières nuits sont agitées. Un matin je suis réveillé par Séverine, je manque de l’étrangler. Dans mon sommeil je me croyais agressé par je ne sais quel terroriste. Depuis ma petite Séverine prend mille précautions avant d’entrer dans la chambre. Finalement, et au fur et à mesure que le temps passe, mes nuits finissent par devenir plus calmes et tout redevient normal.
Quelques mois plus tard mon régiment doit déménager de sa gentille garnison en bord de mer pour aller s’installer à Angoulême. Nous sommes une cinquantaine de gradés à suivre le mouvement, dont le chef de corps et mon commandant d’unité. Mes autres collègues sont affectés pour la plupart outre-mer, voire dans d’autres régiments en France. Ce départ provoque une grande émotion dans la population locale et chez les élus. Malgré les protestations et les manifestations de colère, le gouvernement ne revient pas sur sa décision. Pour ma petite famille et moi, nous regrettons aussi ce transfert. Nous nous sentons tellement bien dans cette ville. Nous allons devoir abandonner nos amis, nos habitudes, d’une drôle de manière. Mais c’est comme ça, on n’a pas le choix. Et me voilà maintenant affecté un peu plus au sud, à Angoulême.
Je découvre ma nouvelle ville de garnison, c’est pas mal. La région est sympa, il y a de quoi faire.
L’installation de ma famille se fait dans un appartement situé au lieu dit « Champ de manœuvre ». C’est Joëlle qui a trouvé cet endroit pendant mon séjour au Liban car nous avions été mis au parfum de ce changement de garnison. Ce logement est provisoire, cela nous laisse le temps de nous retourner. Petit à petit nous prenons nos marques, les filles se font des copines, tout va bien !
Quant à ma vie militaire, son cours reprend vite le dessus, les manœuvres à droite et à gauche, les séances de tir, le sport tous les jours, les revues, les week-ends de permanence, bref, une vraie vie de soldat. Puis, comme il est temps pour moi de me préoccuper encore une fois de ma carrière, je décide de préparer le concours d’entrée à l’école supérieure du matériel de Bourges. Pour cela, je replonge à nouveau dans les cours de maths, de français, de dessin industriel, d’électronique, etc, par correspondance pendant près d’un an. Entre deux manœuvres et deux services de permanence, je profite de cours particuliers notamment de maths et de sciences physiques, que m’offre un jeune lieutenant de ma compagnie. Au bout du compte, après une très bonne préparation, je réussis sans trop de difficultés l’accession à cette brillante école. Quelques semaines plus tard me voilà à nouveau sur les bancs de l’école, et pour six mois.
Je rentre chez moi tous les week-ends et comme à chaque fois je retrouve avec une grande joie toute ma petite famille. Je m’isole quand même quelques heures pour étudier, car généralement le lundi j’ai droit à toutes sortes de tests. A la fin du stage, mon parcours est sanctionné par un diplôme, le certificat technique militaire du second degré, que je réussis. Grâce à lui et à une très bonne notation, j’accède quelque temps au grade d’adjudant.
Nous sommes fin 86, depuis quelque temps il y a des troubles très graves en Nouvelle-Calédonie, le régiment est en alerte. Je me prépare, comme mes camarades, à intervenir dans ce territoire français si lointain. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Les Kanaks ont massacré des gendarmes et violé certaines de leurs femmes. C’est en janvier 87, qu’une fois de plus j’abandonne provisoirement ma chère famille.
X
Nouvelle-Calédonie
Janvier 1987 – Juin 1987
C’est en tant qu’élément précurseur que je prends l’avion à Bordeaux. Dans ce groupe il y a le capitaine Concé, mon nouveau commandant d’unité. Le capitaine Laporte ayant terminé son temps de commandement, travaille cette fois pour l’état-major du régiment.
Le voyage va être long, de plus je voyage en tenue tergal d’été, avec aux pieds ma paire de rangers. Durant le voyage certains de mes collègues se sont déchaussés, bonjour l’odeur. Mon voisin, un adjudant, fume comme un pompier. Je vais mourir si ça continue. Je lui dis :
- Ecoute si tu veux fumer va ailleurs pour le faire,
Finalement il s’exécute. Ouf, ça va mieux !
Je fais escale dans un premier temps à Montréal, au Canada, puis à Los Angeles, sur la côte ouest des Etats-Unis d’Amérique, puis pour terminer j’atterris à Tahiti pour une escale de trente-six heures. Tout au long du voyage je n’ai jamais vu la nuit. A l’atterrissage le décalage horaire avec la métropole est de moins de 12 heures.
Quelque peu dans le coltard, je suis installé dans une chambre sous-officier par un sergent-chef originaire de l’île. Une véritable armoire à glace.
- Enlève tes rangers et mets ces tongues, me demande-t-il
Je le fais avec plaisir mais aussi avec de la gêne car ce sont ces propres tongues, et de plus elles sont aussi grandes que des péniches !!! Mais bon, il est préférable pour moi de ne pas vexer le joli bébé.
Plus tard avant le repas du soir, un militaire expatrié que je connais me propose de faire le tour de Papeete à bord de sa 4L. J’y découvre le tombeau, réalisée en blocs de corail tapissés de feuillages, du roi Pomaré V, personnage qui régna sur l’île au deuxième milieu du 19e siècle, puis je me fais surprendre par le trou du souffleur !!! Explications : Situé à Tiarei, à 22 Km au nord-ouest de Papeete, il est un phénomène surprenant. Appelé aussi le « Arahoho », qui signifie en Tahitien « la route qui hurle », conséquence du bruit engendré par les vagues qui s’engouffrent dans les trous de la côte rocheuse. La mer pénètre dans les tunnels souterrains creusés par l’érosion sous la route du bord de mer et resurgit de l’autre coté dans un souffle très puissant. Le bruit qui accompagne ce souffle est aussi impressionnant. Plus la houle est forte, plus le spectacle est grand ! Ce lieu hautement touristique est situé au bord d’une plage de sable noir. En attendant je suis bien trempé…j’ai laissé ma vitre ouverte…Mon camarade est mort de rire !!
Deux jours plus tard, mon bref séjour se termine. Adieu Tahiti et ses jolies vahinés, son doux parfum et ses magnifiques couleurs, peut-être qu’un jour je reviendrai. En attendant du hublot de l’avion je profite de l’envol du bel oiseau de fer pour admirer une dernière fois ce paradis terrestre. Quelques heures plus tard, après avoir survolé un autre décor tout aussi splendide que Tahiti, j’atterris enfin à l’aéroport de la Tontouta, en Nouvelle-Calédonie. Le décalage horaire par rapport à la France est de douze heures…en plus cette fois !!!
Contrairement à Papeete, une fois à terre la tension est palpable. L’atmosphère régnante est bizarre et malsaine. Sans perdre de temps mes collègues et moi sommes embarqués dans des véhicules qui nous emmènent dans un camp de base à la sortie de Nouméa « Camp Guépard 2 ». Nous y passons deux nuits. Au petit matin, nous ré-embarquons de nouveau dans les camions pour cette fois-ci partir vers notre position, c’est-à-dire du côté de la côte Est, et plus précisément à Hienghene, village kanak dont le maire est le leader indépendantiste Jean-Marie Djibaou.
Notre déplacement se fait avec une extrême vigilance. Nous traversons des tribus Kanaks.
- Putain, tu as vu la taille des gars ! s’exclame l’un de mes collègues
Effectivement, les hommes que nous apercevons sont très impressionnants. Ils sont Habillés en tenue traditionnelle. Torse nu et très athlétiques, ils portent autour de leur taille une sorte de jupe en paille. Une sorte de masse en pierre, que l’on appelle « casse-tête », repose sur l’une de leurs épaules. A notre passage, ils nous font des gestes hostiles, ils essaient de nous impressionner. A bord des véhicules, nous nous tenons prêts, en cas où. On essuie quelques jets de pierres. On ne bronche pas, sauf le moteur du véhicule qui s’emballe. C’est au bout de quatre heures de route que nous atteignons notre village.
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A notre arrivée nous sommes accueillis par nos camarades parachutistes du 8RPIMA qui sont en place depuis quatre mois et qui attendaient avec impatience notre venue pour nous passer les consignes.
Le soir à la veillée, après que le plus gros de la compagnie de paras soit parti, nous dégustons notre premier plat local, le bougna. Celui-ci est un plat traditionnel préparé les jours de fête à base de tubercules (manioc, tarot, igname, patate douce et bananes légumes), arrosé de lait de coco, agrémenté de poisson, poulet ou roussette, le tout cuit au moins 2h dans des feuilles de bananiers et de pandanus. Tout en nous léchant les doigts, les quelques collègues du 8RPIMA qui sont restés pour nous passer les consignes, nous racontent les us et coutumes du pays : Dans la société traditionnelle Kanak, l’individu n’existe et n’a de valeur qu’au sein d’un clan. La grande case dans laquelle résidait autrefois le chef, est l’un des symboles les plus visibles de la culture Kanak.
La Coutume est l’élément fondamental de cette culture. C’est en quelque sorte un code de conduite qui régit les rites et les échanges sociaux au sein de la tribu et avec les autres clans. Elle permet aussi de maintenir le lien avec les ancêtres. Mariages, naissances et deuils sont l’occasion d’être réunis autour du chef et de mettre en pratique cette coutume.
En tant que personne extérieure à la tribu, il est d’usage pour un invité d’offrir au chef, un présent, le plus souvent un manou (un morceau de tissu coloré), du tabac et un petit billet et de demander l’autorisation de pénétrer dans sa tribu
Nous prenons bonne note de cette interprétation des traditions locales et nous nous y conformerons.
Mon commandant d’unité, qui doit retourner à Nouméa pour récupérer le restant de la compagnie, me confie la charge de terminer de prendre en compte toutes les consignes et la réception des bâtiments et des matériels.
En fait nous sommes installés dans un ancien relais touristique, appelé Maître Pierre. Cet ancien camp de vacances a été pillé et en partie détruit par les indépendantistes. Nos collègues parachutistes ont déjà réalisé de nombreux travaux de réfection, mais il reste encore beaucoup à faire.
Je suis émerveillé par la beauté du paysage. Le relais est situé dans une magnifique vallée, au bord de la rivière Hienguene qui serpente en contre bas. Il y a des cocotiers, des palmiers, des bambous immenses. Notre camp est situé à quelques centaines de mètres, en retrait du village. Le maire de la commune se nomme Jean-Marie Djibaou, il est un des leaders du front indépendantiste FPLK. Dans le village qui borde l’océan avec une magnifique plage de sable blanc, on y trouve de quoi se ravitailler en nourriture, en tabac et en boissons. Par contre il n’y a qu’une seule cabine téléphonique qui fonctionne avec des pièces. Elle est située derrière la mairie. Pour appeler la métropole, il faut s’armer de beaucoup de monnaie, et une fois l’appel établi, en sachant qu’il y a douze heures de décalage horaire, il faut surveiller et alimenter le monnayeur qui avale les pièces à la vitesse grand V. De plus il y aussi un décalage mais dans la réception de la conversation. Le souci au quotidien sera de se faire une cagnotte de pièces. Et comme ça coûte cher je vais devoir me résoudre à un seul appel par semaine.
Trois jours plus tard, les derniers parachutistes partent et je me retrouve avec mon petit groupe maître des lieux. Je dois répartir les sentinelles sur des positions stratégiques et points sensibles, pour assurer la sécurité de notre position. A cause du décalage horaire, mes hommes et moi sommes un peu déphasés, pour ne pas dire beaucoup. Nous sommes les uns et les autres relativement fatigués, il faut plusieurs jours pour récupérer. Mais cependant la mission a commencé et notre vigilance doit être à la mesure de notre nouvel environnement…
Malheureusement, en fin d’après-midi je reçois un message d’une de mes sentinelles qui gardent la grande antenne radio. Celle-ci est posée sur un piton qui domine le village. L’un des gardes me fait savoir que son camarade est tombé du toit d’un bâtiment situé au pied de l’antenne. Ca commence bien ! Je rends compte immédiatement par radio au poste de commandement qui se trouve à quelques kilomètres de ma position. C’est justement le capitaine Laporte qui me répond et me demande de me rendre auprès du blessé.
A l’aide d’une jeep radio, je fonce sur la piste abrupte qui me mène au sommet. Un quart d’heure plus tard, j’arrive sur le lieu de l’accident. L’homme est dans le coma et semble pris de convulsions. Je lui prends le pouls, il est très faible. Je rends compte par radio au P.C. Le capitaine décide de me rejoindre avec le médecin du village, le seul de la région. Ces derniers sont sur place trois quarts d’heure après.
Le médecin examine le blessé et estime qu’il n’est pas transportable. Il est possible que la victime ait des fractures. La seule solution, c’est l’évacuation par hélicoptère. Nous en faisons la demande par radio, elle est immédiatement acceptée. Nous balisons la zone d’atterrissage du mieux que nous pouvons. Quand on regarde le site, il n’y a qu’une toute petite surface de pose pour l’appareil et de plus l’antenne qui est haute de quelque trente mètres est très gênante. Le pilote devra être un as, d’autant plus que pour en rajouter il y a du vent, pas très fort mais suffisant pour gêner la manœuvre.
Une heure plus tard, nous entendons l’appareil, un Puma, qui vient de Nouméa. La nuit commence à tomber. L’appareil effectue plusieurs tours autour du piton. Il donne l’impression d’hésiter. La zone de pose est balisée grâce à l’éclairage des phares des jeeps. C’est pratiquement au pied de l’antenne.
Ça y est ! Cette fois l’appareil est en stationnaire au-dessus de nos têtes. Il doit descendre sur facilement trente-cinq mètres à la verticale le long de l’antenne. Les pales sont presque à toucher le grand mât. C’est impressionnant ! Et le bruit est assourdissant. Nous prenons une tempête de poussière mêlée d’herbes arrachées. Nous n’y voyons plus rien. Je sens mon palpitant s’accélérer. A mon avis il est à ses 180 pulsations minute. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes, lorsque le Puma a coupé son moteur, que nous sortons de notre torpeur.
Nous constatons avec un grand soulagement que la manœuvre est réussie. L’appareil est posé, sa queue est dans le vide. Bravo le pilote ! qui d’ailleurs, après nous avoir salués, va soulager sa vessie.
Le soldat blessé, une fois mis sur un brancard, est installé à bord de l’hélicoptère. Dix minutes plus tard, dans un vrombissement infernal, et avec d’infinis précautions, l’appareil ré-décolle à la verticale toujours le long de l’antenne. Puis il s’éloigne et le calme revient.
-
Ouah ! à un moment j’ai eu les pétoches, me dit un de mes gars.
-
- Rassure toi moi aussi, lui répondis-je
J’invite le capitaine et le médecin à venir boire un pot au relais, je pense que nous le méritons.
Nous apprendrons le lendemain que le blessé s’en tire avec les deux poignets fracturés. Son accident est surtout dû à la fatigue.
La semaine suivante, le restant de la compagnie a rejoint le relais le lendemain. Cette fois nous sommes 137 personnels sur le site, répartis en trois sections de combat et une commandement. Nous nous installons tant bien que mal dans des petites paillotes. Au bout de quelques jours, avec de la sueur et du courage, le campement commence à ressembler à quelque chose. Nous avons embauché des gens du village pour refaire l’étanchéité des bâtiments. Ces personnels, nous les surveillons de près, car nous savons que la plupart du temps, ceux qui ont massacré les gendarmes étaient leurs propres personnels. Les Kanaks, tout souriants soient-ils, peuvent être imprévisibles.
Notre mission principale, c’est de pacifier tout notre secteur et de renseigner le commandement sur d’éventuelles menaces. Le rôle des sections est de pénétrer dans les tribus tout en respectant leurs traditions. Par contre l’ordre est donné aux chefs de sections de hisser les couleurs françaises dans les villages. Il faut aussi trouver des travaux de réfection où des travaux d’aménagement. Le but étant de pacifier au maximum toute la région. Bien évidemment, vu les circonstances, c’est avec beaucoup de difficultés que tout cela se réalise.
Mes heures de loisirs, je les passe avec quelques copains à me baigner dans l’océan ou à pêcher du poisson dans la rivière à la méthode locale, c’est-à-dire avec un simple fil et un hameçon, la canne à pêche ça n’existe pas. Et d’ailleurs cette façon de procéder est très efficace. Le séjour passe ainsi plus vite. En même temps j’apprécie ce paradis terrestre qui fut découvert en 1774 par le navigateur Cook. Il n’y a pas de dangers à marcher pieds nus dans la forêt, car sur cette île en forme de cigare, malgré le climat et une végétation relativement dense, il n’y a pas de serpents sur terre, le vrai danger se trouve en mer à cause des requins notamment, mais aussi des coquillages comme le cône qui peut blesser mortellement celui qui ne fait pas attention. Il y a aussi le serpent de mer appelé « tricot rayé » ou bien le poisson pierre, si on lui marche dessus pieds nus, il injecte son poison mortel. Sur terre, le seul insecte qui peut nous ennuyer, c’est une fourmi dite électrique. On la trouve souvent sur les fauteuils et on s’en rend vite compte lorsque l’on s’assoit torse nu, la petite bête signale sa présence par une décharge électrique.
Avec la population tout se passe bien, nous ne notons pas d’incidents majeurs. Au bout du compte nous pouvons estimer notre mission comme positive.
Après quatre mois de présence, nous passons la relève à nos collègues parachutistes. Le retour en France se fait toujours par avion et cette fois, au lieu de passer par Los Angeles, nous passons par Singapour. Pour la première fois, j’aurai fait le tour du monde.
Après ce long périple, je retrouve la vie famille que je savoure pleinement. Mes filles ont été très mignonnes avec leur maman, elles ont aussi très bien travaillé à l’école, je suis fier d’elles et aussi de Joëlle qui une fois de plus à gérer avec beaucoup d’efficacité la base arrière comme on dit dans notre jargon militaire.
Et comme dans la vie d’un marsouin il n’est pas question de s’encroûter à un lieu même si on s’y sent bien, il me faut penser et préparer un prochain départ outre-mer car je suis dans le créneau de mutation.
Mon nouveau séjour de deux ans en famille va s’effectuer à Djibouti au sein de la coopération. Je vais travailler non pas pour l’armée française, mais pour l’armée djiboutienne. Cette fois je vais partir seul, environ un mois, afin de préparer notre séjour. Je choisis cette option pour éviter les mêmes erreurs qu’en Guyane.
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Djibouti
Juin 1987 - Juillet 1989
C’est au mois de juin 1987 que je débarque à l’aéroport de Djibouti. A peine sorti de l’avion je prends un bon coup de « bambou » sur la crâne, à cause d’une terrible chaleur, c’est pire qu’au Tchad. L’intérieur de l’aéroport n’est pas climatisé. Je me mets à transpirer abondamment. Après avoir réalisé les formalités douanières, salué mes camarades venus m’accueillir, et récupéré mes bagages, j’embarque à bord d’un mini bus. Je contemple le paysage. Il est très désertique, les vastes étendues de sable ocre jaune sont jonchées de cailloux aux couleurs calcinées. Les arbres sont rares, il y a quelques kékés ici et là. D’ailleurs, sur certains, des chèvres ont l‘air de se régaler en broutant le rare feuillage. Il paraît, d’après ce que me dit un collègue, l’adjudant-chef Chevalier, qui m’accompagne, que des bouteilles de verre peuvent être trouvées fondues par la chaleur dans certains endroits du pays. Celui-ci est pourtant situé sur les rives de l’océan Indien.
Après quelques kilomètres, nous arrivons en banlieue de la capitale. Puis le minibus pénètre dans un lotissement constitué de petites maisons construites en préfabriqué. Un gardien en djellaba ouvre une barrière et nous salue à l’entrée.
- Voilà nous y sommes, me dit mon collègue,
- C’est dans cette maison que tu passeras ton séjour, me dit-il en désignant du doigt mon nouvel habitât.
- Je te laisse t’installer et en fin d’après midi je te montrerai ton nouvel univers.
La maison n’est pas très grande, mais bien équipée, il y a des climatiseurs, et tout le mobilier nécessaire. Le frigo est déjà rempli de boissons. Merci à mes collègues pour cette sympathique attention. Et d’ailleurs je ne perds pas de temps, je m’offre un bon coca bien frais car je meurs de soif. Ensuite je prends une douche, l’eau est rafraîchissante et surtout bienfaisante. Une fois ragaillardi, je fais le tour du propriétaire. A l’extérieur la maison possède une petite terrasse, mais elle est en plein soleil. Déjà je m’imagine mes prochains aménagements. Dans le lotissement, tout est calme. J’entends ronronner les climatiseurs ici et là. Il faut dire que nous sommes en plein milieu de l’après-midi avec une température d’environ 50° à l’ombre. Par ce temps, il ne fait pas bon se risquer à attraper un coup de chaleur. Les autres locataires sont tous au frais dans leur maison climatisée sans doute à faire une bonne sieste. Finalement je me résous à faire de même.
En fin d’après-midi comme prévu l’adjudant-chef Chevalier passe me prendre pour aller en ville. Je lui demande la possibilité de téléphoner en France pour rassurer Joëlle.
A partir d’une des cabines de la poste locale j’entre en communication avec elle.
- Mon voyage s’est bien passé, lui dis-je,
- Mais il fait une terrible chaleur. Je suis très bien accueilli, ce soir je passe la soirée avec mes nouveaux collègues et leurs femmes.
Après lui avoir décrit positivement ce que je ressentais, je raccroche le téléphone non sans une certaine tristesse. Déjà il me tarde que tout mon petit monde me rejoigne.
Pour cette première soirée, je suis donc invité dans un restaurant de la ville par les quatre collègues, dont le capitaine Clément Bollée, affectés dans le même régiment djiboutien que moi. Je suis présenté à leurs épouses, qui me paraissent très satisfaites de leur séjour à Djibouti. Nos discussions ont évidemment pour objet les spécificités du territoire, voici ce que j’apprends.
Djibouti est une ville de garnison, dotée d’un port de commerce important, tête de ligne d’un chemin de fer qui remonte jusqu’à Addis-Abeba. Cet ancien territoire français des Afars et Issas, indépendant depuis 1977, mais toujours protégé par l’armée française, n’est pas qu’une ville portuaire assommée de soleil. C’est une véritable petite république dotée de cinq cent vingt kilomètres de frontières terrestres avec l’Ethiopie et la Somalie, et de trois cent soixante- dix kilomètres de côtes. La frontière d’un côté et la mer de l’autre sont les limites d’un univers franchement inhospitalier.
Huit mois sur douze, d’octobre à mai, la température y est certes élevée mais supportable. Sur le détroit de Bab el Mandeb, autour des îlots des Sept frères, au large de Djibouti, s’étalent les eaux les plus poissonneuses de la planète dans un univers somptueux de coraux. On y rencontre, paraît-il, des raies mantas, dont l’envergure peut atteindre sept à huit mètres.
De la chaleur du désert, nous passons donc aux joies de la plongée sous-marine.
Un peu plus tard, dans la soirée j’apprends également et précisément ce qu’on attend de moi.
Depuis que j’ai débarqué sur le territoire, je dépends de l’ambassade de France, mais aussi indirectement de l’état Djiboutien comme conseiller technique. Je possèderai une carte d’identité Djiboutienne pour la durée du séjour, et je porterai la tenue militaire du pays. Pour ce faire, je suis affecté au groupement commandos des frontières (GCF). Les hommes de ce régiment portent le béret vert. Ils sont également appelés « les scorpions du désert ». Ces commandos sont spécialisés dans la surveillance des frontières.
Pour ma part, la mission officielle que j’aurai à remplir consistera à faire assurer le maintien en bon état des matériels techniques de tout le régiment. Plus officieusement, je serai les yeux et les oreilles des autorités militaires françaises, étant donné que je suis un des rares français habilité à pénétrer au cœur d’un no mans land qui sépare la République Djiboutienne à la Somalie et à l’Ethiopie. Chaque mois, je partirai quelques jours pour vérifier le bon état des matériels qui sont répartis dans les dix-neuf postes isolés aux frontière avec la Somalie et l’Ethiopie. Mes moyens de déplacement seront soit aériens (hélicoptère, avion) soit maritimes ou terrestres. Dans chaque poste, un responsable local de la maintenance devra périodiquement me rendre compte de l’état de ses matériels.
En principe, et à cause de la chaleur, nous ne travaillons pas l’après-midi et nous faisons la journée continue, de 5 h 30 à 13 heures.
Huit jours après mon arrivée, je prends, très tôt le matin, un petit avion, en compagnie de deux de mes collègues français, pour rejoindre le poste de commandement d’une unité qui a pour mission de garder une partie de la frontière avec la Somalie. Nous sommes à Khor Angar, position située à l’est du désert Djiboutien. Autour de moi je ne vois que des champs de cailloux calcinés. Par contre je suis en admiration devant le bâtiment qui constitue le poste de commandement de cette compagnie. Peint d’un blanc intense il est surprenant de beauté au milieu de cet espace sauvage. Un comité d’accueil nous reçoit avec tous les honneurs. Les hommes sont dans une tenue impeccable et nous présentent les armes. Le lieutenant qui commande cette unité nous convie à boire le thé, et à déguster un plat local à base de spaghettis et de petits morceaux de cabri, c’est la coutume même si il n’est que 8 heures du matin. Puis sans perdre de temps nous embarquons à bord de véhicules militaires en très piteux état, direction les positions frontalières. A bord, le sergent Moussa, responsable technique du PC de Khor Angar, m’accompagne. J’en profite pour faire connaissance. Moussa est un ancien, il est d’ethnie Issa. Il parle très bien le français, et il paraît très respectueux. Le courant passe bien entre nous.
Après avoir roulé des kilomètres interminables sur des pistes défoncées et poussiéreuses nous abordons notre première inspection au poste d’Alaili Dadda. Celui-ci, planté dans un décor lunaire, est entouré de montagnes avec une ligne de crête peu élevée. Un petit groupe d’une dizaine d’hommes, commandé par un sergent, nous attend. Ces scorpions du bout du monde ont plutôt l’air ravi de nous voir. A mon avis ce n’est pas tous les jours qu’ils ont droit à une telle visite. En tout cas, comme pour le PC de Khor Angar, nous avons droit à une tournée de thé, avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire l’état des matériels. Et de ce côté-là ce n’est guère brillant. Le poste a la moitié de ses moyens radios hors service, et leur seul véhicule, une Land Rover, est en panne lui aussi. Tout ça à cause de l’absence de quelques pièces pour réparer. J’apprends par mes collègues, que le problème d’approvisionnement est un souci permanent à cause d’un budget pratiquement inexistant, et que mon rôle sera aussi de « pleurer » des pièces de rechange auprès des camarades de l’armée française. Heureusement pour moi le chef d’atelier du 5e RIAOM est un copain. De ce côté-là j’ai une bonne chance de pouvoir réaliser une bonne collecte. Ca devrait me coûter quelques bières.
Tout en passant dans les différents postes de l’unité de Khor Angar, je prends des consignes et j’en profite pour faire le point. En fin de tournée, et de retour au PC, je fais une rapide synthèse. Le parc auto est constitué de véritables épaves, tout juste bonnes à rouler. La plupart des véhicules roulent sans amortisseurs et les lames ressort sont fixées les unes aux autres par des bandes de chambre à air (très efficace, en attendant !!!). Quand je dresse le bilan auprès du lieutenant il me fait comprendre, lui aussi, qu’il n’y a pas ou peu de crédits pour l’entretien de ces guimbardes. L’absence de budget mais aussi les conditions d’emploi sont autant de facteurs aggravants. Il est vrai que l’état du terrain est très accidenté, il n’y a que de la caillasse et rien d’autre. Du P.C. à ce poste isolé, il nous a fallu cinq heures de « tape-cul » pour faire tout juste cent kilomètres. Nous sommes couverts de poussière et complètement déshydraté, il fait plus de cinquante degrés à l’ombre (et encore pour cela il faudrait en trouver). Seuls les scorpions sont capables de tenir dans ce désert de pierres. Je me demande comment on peut vivre toute une vie dans ces conditions. Machinalement je fais un tour d’horizon à la recherche de…, de quelque chose qui pourrait me donner l’envie de vivre ici. Mais il n’y a rien dans cette immensité, que du sable et des cailloux qui s’estompent en une ligne floue dans la brume de chaleur.
En fin de journée, je suis épuisé. Après un repas local et un semblant de douche avec une gamelle et un seau contenant une eau tirée du puits du village, je ne demande pas mon reste pour me coucher sur un lit picot équipé d’une moustiquaire, que nous ont gentiment préparer nos hôtes. J’apprécie ma première nuit toutefois relativement désertique.
Un mois plus tard, je récupère ma famille sous bonne escorte de gendarmerie locale. Il y a des manifestations en ville et ça dégénère. Je maudis le sort qui contraint ma femme et mes filles à commencer le séjour dans ces conditions. Comme en Guyane, je tente de les rassurer en leur rappelant qu’en France aussi on peut être confronté aux mêmes problèmes, elles en conviennent. Les filles sont contentes, le frigidaire est rempli de toutes sortes de boissons et le logement, grâce à la climatisation, est frais. Pendant ces quatre dernières semaines, durant mon temps libre, j’ai aménagé la terrasse, en la recouvrant d’un toit de nattes tressées. J’y ai installé un ventilateur, ce qui permet de recevoir du monde à l’apéro, d’autant que l’intérieur de la maison n’est pas très important. J’ai aussi réalisé des plantations. Il y a des fleurs un peu partout. Cela donne des couleurs et du bon parfum pour certaines d’entre-elles. Joëlle et les filles apprécient cette petite touche.
Ce soir, je les emmène dîner au mess de l’armée française. Tels des gamins nous rigolons d’une moindre plaisanterie. Nous sommes heureux de nous revoir. Mes femmes sont à l’heure de la décompression, notamment chez Joëlle. Elle le mérite bien, car elle s’est occupée du déménagement de la maison, de la préparation de la caisse maritime, des formalités administratives : passeports, visas, etc. Être femme de militaire ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut que ces épouses aient une force de caractère peu commune, du courage et un grand sens de l’organisation. Voilà après avoir savouré non seulement les bons petits plats du mess, mais aussi chaque instant, nous rentrons dans notre nouvelle demeure.
- Après une bonne nuit récupératrice, nous partirons visiter la capitale, ok, les filles, leur dis-je.
Le lendemain, après un bon petit déjeuner, nous empruntons, à bord de notre 4X4 Suzuki, la grande avenue qui mène au centre ville de Djibouti. Ma petite famille est émerveillée. Elle se rend compte que la ville a beaucoup de charme. L’architecture des maisons est d’origine coloniale. En voici l’histoire, la ville de Djibouti, a été construite de 1886 à 1900, en maisons de style arabe. La capitale concentre toute l’activité économique et administrative du pays. En allant à la découverte de ses rues, nous nous arrêtons sur la place Ménélik, qui fut roi d’Ethiopie au XIXe siècle. Située en plein centre-ville, très ombragée, elle se distingue des autres places de la capitale par ses arcades d’inspiration mauresque, qui abritent de nombreux marchands de souvenirs (poignards de Tadjourah traditionnels à la garde ciselée, peaux, coquillages, vanneries, colliers de perles multicolores, souvenirs africains classiques etc..), il y a aussi de multiples terrasses de cafés, dont l’une, malheureusement, a connu très récemment un attentat à la grenade. Un jeune français a été tué sous les yeux des parents qui ont eux-mêmes été gravement blessés.
De la Place Ménélik, on peut se rendre jusqu’à la Place Mahmoud-Harbi (ex-Place Rimbaud) à travers des ruelles pittoresques qui s’entrecroisent. Entre deux échoppes et des bazars d’alimentation, un grand nombre de magasins en tout genre.
La Place Mahmoud-Harbi, où le poète contrebandier Rimbaud entreposait autrefois ses stocks d’armes, est celle des marchés, dominée par le minaret de la grande mosquée. Très typique, grouillante de monde, encombrée de charrettes à ânes, elle est l’âme de la capitale. On y trouve de tout, à l’intérieur de ce que l’on appelle les caisses. En fait ce sont des conteneurs en bois, ayant servi pour le transport du fret maritime des expatriés qui sont transformés en petites boutiques pas les marchands. Un autre endroit incontournable, mais à ne faire qu’une fois, c’est la rue des mouches. En effet, cet endroit est spécialisé dans la vente des dattes, et ces fruits attirent des millions de mouches. Le visiteur qui s’y risque est à son tour envahi par les enquiquinantes petites bestioles. Bien évidemment le marché aux voleurs est aussi à voir, surtout si pendant le séjour vous êtes victime de vol. C’est dans un premier temps l’endroit où il y a de fortes chances de récupérer son bien…moyennant finances bien entendu !!!
A cause d’un soleil de plomb de mai à septembre, le centre ville connaît une véritable animation qu’en fin de journée et en soirée.
De la rade, on aperçoit au loin des îles. L’océan est d’un bleu transparent, l’eau est chaude, cela donne envie de se baigner. Nous profitons de notre sortie pour effectuer quelques achats pour la maison. Joëlle décide de s’inscrire dans un club de gym aquatique. A priori tout va bien du côté de mes filles et de Joëlle.
Malgré cette forte chaleur, nous devrions effectuer un bon séjour.
Mon travail, me contraint à m’absenter plusieurs jours par mois. Comme je l’ai expliqué précédemment j’ai à ma charge dix-neuf postes frontaliers, répartis pour la plupart tout le long des frontières somalienne et éthiopienne. Ces déplacements me permettent de découvrir le pays que je sers. La région offre surtout pour la France un intérêt stratégique par sa situation à l’entrée de la mer Rouge. La population juxtaposant deux ethnies dominantes : les Afars et les Issas, qui ont, un moment, donné leur nom au territoire, vit surtout de l’élevage ovin dans l’intérieur. Mais la moitié des habitants se concentrent dans la capitale. Après la visite du centre ville, j’emmène ma petite famille visiter l’extérieur. Le contraste est saisissant, les riches façades de la ville laissent la place aux bidonvilles ou toute la misère du monde y est concentrée, notamment dans un des camps de réfugiés Ethiopiens. Les maisons, si on peut les appeler comme ça, sont faites de briques et de brocs. Le carton, prédomine sous des toits en planches ou en tôles ondulées pour les plus « chanceux ». C’est triste, et nous éprouvons une certaine honte. Mais malheureusement devant ce problème nous sommes presque totalement impuissants. Finalement nous ne nous attardons pas. En attendant le silence à bord laisse penser que le message est passé chez les filles, elles ne sont pas prêtes de se plaindre pour des broutilles, en sachant qu’à deux pas de chez elles, cette misère humaine est largement présente.
Mes sorties favorisent le contact avec les habitants de l’intérieur des terres qui n’ont pas l’habitude de voir souvent des Européens. Les enfants, à chacune de mes visites dans les villages, sont toujours très heureux de me voir. La plupart du temps, mes poches sont remplies de bonbons. Les bambins morveux et en guenilles ont pris l’habitude de me les vider. Puis ils partent en courant avec de joyeux cris. Quant aux adultes, ceux-ci sont aussi très satisfaits de ma présence, parfois je soigne des petites blessures avec les produits de ma boîte à pharmacie que j’emmène systématiquement, il m’est arrivé de réparer l’éolienne du puits de village, ou d’installer une nouvelle motopompe. Quand je « bricole », le village tout entier est présent. Et ça palabre dur. Tous sont toujours prêts à me donner un coup de main. Quand je réussis à faire jaillir l’eau miraculeuse tous applaudissent et c’est la fête ensuite. Je finis par aimer ces sorties terrain, surtout quand j’ai au résultat le sourire affiché sur tous les visages de ces gens et notamment de mes chers petits morveux en guenilles. Le soir quand la journée est terminée, j’ai plaisir à prendre une douche. Quand le poste en possède une, c’est super, mais bien, souvent je dois me contenter d’un seau et d’une boîte de conserve. De toute façon quelque soit la méthode, j’ai toujours à l’esprit de ne pas gaspiller ce liquide si précieux. Surtout quand on sait que l’Africain n’a droit qu’à cinq litres d’eau par jour contre cent cinquante pour les Européens. C’est malheureusement l’un des mauvais côtés de l’Afrique.
Mon second job, beaucoup plus officieux, est la recherche du renseignement. Comme je suis un des rares étrangers autorisés à me rendre sur les frontières et que les conflits entre Somaliens, Ethiopiens et Djiboutiens sont latents, le commandement français est satisfait d’avoir quelques sons de cloches de l’arrière-pays.
Je fraternise facilement avec mes homologues Djiboutiens et je n’hésite pas à partager la même gamelle pendant les repas. Je mange comme eux avec les doigts. Bon ce n’est pas le top, mais c’est comme ça, il faut s’adapter. Par contre, je les laisse seuls une fois le repas du soir terminé, car pour mes nouveaux frères d’armes c’est l’heure de la séance du broutage du khat (feuilles à mâcher qui deviennent euphorisantes au fur et à mesure que l’on avale le jus). Chaque soir, c’est le même rituel et toute la population est concernée, y compris les responsables politiques. Quand le pays est en manque de ce feuillage c’est la révolution !
Bon finalement ce sujet mérite d’être développé, alors voilà…
Appelé aussi “la salade” par les Djiboutiens, le khat ou qat est une plante dont les feuilles contiennent une substance hallucinogène. Le khat semble dissiper les sentiments de faim et de fatigue et produire un sentiment d’exaltation.
Plaisir individuel et plus souvent de groupe, les hommes Djiboutiens aiment, comme ils le disent si bien, “brouter” durant des heures. Ce sont les feuilles fraîches, qui ressemblent à du cresson, qui sont consommées. Mâchées longuement et mélangées à la salive, le consommateur forme une grosse boule qu’il garde dans la bouche pendant plusieurs heures. L’usage du qat est un rituel important pourtant, c’est un véritable fléau pour ces effets dommageable sur la santé et les finances des individus.
Que de douleurs effacées grâce à l’euphorie tranquillisante du khat ! Il est le véritable amortisseur de la crise sociale ! Acheminé d’Éthiopie ou du Yémen par avion spécial, ou par le train, on le retrouve en vente libre à Djibouti. Étalé sur une table et recouvert d’un linge humide pour sa conservation, il n’y a pas d’endroit dans la ville où il ne manque.
C’est presque un pays entier qui, en état de manque, se rue chaque jeudi pour acheter la fameuse “botte” du week-end ou de la semaine.
Du vendeur sur le marché au préposé du district ou, du policier au chauffeur de taxi, tous entretiennent une énorme boule qui leur déforme la joue. Le Khat est présent partout et dans tous les instants.
Quand je pars en mission, je me donne l’impression d’être Lawrence d’Arabie. Je sais c’est un peu prétentieux mais il y a quand même du vrai dans ma façon de vivre lorsque je me retrouve seul au fin fond de ce pays quelque peu oublié des dieux. En effet, seul européen dans ce désert de cailloux calcinés par une chaleur extrême, je ne suis escorté que de quelques autochtones. Ceux-ci constituent ma garde noire et surtout rapprochée. J’ai confiance en eux, j’ai d’ailleurs intérêt à l’être, car une fois isolé je n’ai plus qu’eux pour me soutenir. Mes déplacements s’effectuent surtout avec des véhicules tout terrain. Dans l’urgence, et pour joindre les contrées les plus lointaines, il m’arrive de prendre l’avion et parfois l’hélicoptère. J’ai toujours un peu d’appréhension quand je suis embarqué à bord d’un de ces appareils. Même si j’éprouve une grande confiance envers les pilotes Djiboutien qui possèdent, je le sais, une solide formation à la française. En revanche, là où je suis plus suspicieux, c’est dans le domaine de l’entretien des matériels. Je sais que les personnels chargés de ce secteur ont très peu de moyens financiers et donc peu ou pas du tout de matériels et de pièces de rechange. J’appréhende donc toujours une panne en vol. En général, je croise les doigts au moment du décollage et de l’atterrissage. Je sais que la peur n’évite pas le danger, mais je reste tout de même superstitieux. Il m’est arrivé de prendre l’avion dans la localité de Tadjoura avec à bord deux ou trois chèvres et quelques poulets et…des bottes de kat.
A Djibouti, quand je ne suis pas en mission, je profite de longs week-ends pour emmener ma famille et des amis découvrir des endroits du pays aussi remarquables que le lac Assal par exemple. C’est un lieu touristique très étonnant, qui se trouve au fond du golfe de Tadjoura. Cet univers un peu à part est formé par la poche maritime du Goubet. Il est situé à cent cinquante trois mètres au dessous du niveau de la mer. Dans ce décor de terres volcaniques on y découvre l’un des plus incroyables dépôts de sel et de gypse de la planète, telle une banquise blanche qui s’étend sur plusieurs kilomètres et sur laquelle un petit avion peut se poser sans risque. Autrefois des caravanes de chameaux s’y ravitaillaient en sel.
Parmi les autres sorties touristiques, il y en a une qui est également très intéressante à faire, la visite du lac Abbé. A cheval sur la frontière éthiopienne, ce lac séché au décor époustouflant y est planté. Des centaines de stalagmites formées au fil des siècles par les calcaires déposés autour des sources d’eau chaude, découpent, à l’horizon, dans un ciel pur, des fresques étonnantes. Certaines de ces étranges cheminées hautes parfois de plusieurs mètres, dégagent une légère fumée blanche. A leur pied, le sol bouge sous les pas de l’homme, il est spongieux. Il donne l’impression de marcher sur de la mousse. Ici et là, des touffes de verdure et des volutes de vapeur indiquent l’emplacement de sources d’eau chaude qui bouillonnent à même le sol. Nous tombons tous en extase devant ce décor d’un autre monde, d’une autre planète, d’un autre temps.
Un autre endroit où nous aimons aller, c’est dans la forêt primaire du Dail. Elle se situe au sommet d’une montagne qui culmine à plus de mille cinq mètres d’altitude. Nous aimons cette sortie, non seulement pour la beauté du site, mais aussi et surtout pour la fraîcheur qui y règne. La température au sommet est pratiquement négative. Pour accéder en haut de cette montagne, nous devons emprunter une piste très souvent défoncée. Il faut pour cela être équipé d’un véhicule 4×4 et être un as du volant pour y arriver sans encombre. Mais le jeu en vaut la chandelle, car c’est un vrai bonheur de pouvoir respirer cet air frais qui nous rappelle un peu notre chère France.
En dehors de ces excursions, nous passons nos week-ends à la plage à nous baigner dans les eaux très chaudes de l’océan. A l’occasion de nos nombreuses plongées en apnée nous découvrons des fonds magnifiques. De superbes massifs de coraux plongent verticalement à quelque soixante-dix mètres de profondeur dans un monde merveilleux d’un bleu profond où des centaines de poissons, tous plus beaux les uns que les autres, nous regardent curieusement. Notre seule crainte c’est les requins ; il faut y faire très attention, regarder autour de soi et ne pas se laisser hypnotiser par ce fascinant spectacle.
Les mois ont passé, notre séjour se déroule au mieux, malgré mes fréquents déplacements qui deviennent très éprouvants pour mon dos. Il y a une mission qui me fatigue plus que les autres. Elle consiste à rejoindre par la piste le poste de Balhao, celui de la deuxième compagnie des « scorpions du désert ». Il se situe à environ deux cent cinquante kilomètres de la capitale. Dans un premier temps, je prends un petit avion au départ de l’aéroport de Djibouti. Celui-ci me dépose à Tadjoura de l’autre côté du golfe. Dans cette localité, un véhicule et une petite escorte de militaires Djiboutiens m’attendent. Ils me conduisent jusqu’au P.C. de la deuxième compagnie, qui est implanté dans la localité d’Assa Guela. Il y a quatre-vingt-dix kilomètres de piste défoncée à franchir. Le véhicule n’a plus d’amortisseurs depuis longtemps. Les lames ressort sont liées entres elles avec des bandes de chambre à air. Le bruit à l’intérieur de la cabine est assourdissant, car il n’y a pratiquement plus de pot d’échappement. Les sièges sont défoncés…Bref ce n’est pas le pied, mais c’est comme ça.
Alors que le paysage est joli au départ, il devient de moins en moins attrayant au fur et à mesure que nous roulons. De part et d’autre de la piste ce ne sont que des champs de cailloux calcinés par la chaleur. Il n’y a pratiquement pas d’arbre hormis des épineux. Je suis couvert de poussière et je transpire beaucoup, je me sens poisseux.
Les villages se font de plus en plus rares, mais dès que j’en vois un, je demande au conducteur d’y faire une halte afin que nous puissions y acheter de la boisson. La seule que l’on y trouve généralement c’est du Coca-cola…chaud. Dans ces endroits à part un éclairage à la bougie ou à la lampe pétrole il n’y a pas mieux. Pourtant ma soif est telle que j’absorbe ce breuvage d’un trait. Je boirais l’océan s’il le fallait.
Nous avons roulé pendant cinq heures pour arriver à Assa Guela. Je suis reçu par le lieutenant Djiboutien qui commande la deuxième compagnie. Cet homme, grand et très mince, me reçoit avec un large sourire, visiblement très heureux de ma présence. Je suis logé pour la nuit dans une petite chambre sans confort particulier. Au milieu de la pièce, il y a un petit lit de toile, dans un recoin, je suis heureux d’apercevoir une vraie douche et, après en avoir ouvert le seul robinet, de constater qu’elle fonctionne. Je ne perds pas de temps, je me déshabille et deux minutes plus tard je suis sous cette eau limpide et fraîche. Cependant, je n’en abuse pas, car je sais, comme je l’ai écrit plus haut, que l’eau dans cette région est très rare, c’est de l’or !
Après m’être changé et dépoussiéré, je suis convié à partager le repas de mes frères d’armes. Pour la circonstance, ils ont tué un cabri. J’ai droit au meilleur morceau. Comme d’habitude, je mange comme eux avec les doigts et dans la même gamelle. Après le repas je me retire, car l’heure de la séance de mâchage du khat arrive. Mes amis vont un soir de plus refaire leur monde. Moi, je vais plutôt confier mes rêves à Morphée. Je suis épuisé et demain matin je me lève de bonne heure afin de rouler à la fraîche.
Il est 4 h 30 du matin, le temps de me raser, de ranger mes affaires, de boire un verre de thé local et me voilà de nouveau assis dans ce camion inconfortable. J’ai à mon côté le chauffeur, qui attend mon ordre pour démarrer. A l’arrière, dans la caisse, trois soldats en arme se sont installés, ils constituent mon escorte. La région où je vais est très dangereuse. Il y a souvent des incidents avec les Ethiopiens et aussi des trafiquants d’armes. Quelle aubaine pour tous ces malfrats de grand chemin si un étranger tombait entre leurs mains. Quelle jolie rançon ils pourraient en tirer. Nous allons devoir rouler plus de trois heures pour faire soixante-dix kilomètres. La piste est de pire en pire, je me cogne souvent la tête tellement le chemin est défoncé. Ce n’est que vers 10 heures du matin que j’aperçois enfin le petit poste frontalier perdu au fond d’une vallée calcinée. Avec ces façades peintes en blanc le poste se détache magnifiquement dans ce décor de roches noircies.
Je suis accueilli avec les honneurs par le chef de poste, un sergent, qui me propose de me rafraîchir en m’offrant un Coca- Cola. Il est frais, quelle joie ! Après m’être désaltéré, nous faisons ensemble le tour du poste pour voir ses matériels. Je vérifie le groupe électrogène et les deux véhicules. Je dresse au fur et à mesure une liste des pièces à commander.
L’après-midi est consacré, après le repas et la sieste, à donner des instructions aux mécaniciens et conducteurs sur leurs matériels dont ils ont la responsabilité. J’en profite pour glaner quelques renseignements sur la situation militaire et politique des environs. Il semble que des groupes armés réussissent parfois à passer à travers le dispositif de mes Scorpions. A juste titre, le chef de poste se plaint de ne pas avoir assez de moyens en personnels et matériels pour sécuriser toute sa zone.
Après avoir partagé le repas du soir, je regagne ma chambre qui malheureusement ne possède pas de douche cette fois. C’est donc à l’aide d’un seau et d’une boîte de conserve que je fais ma toilette. Comme il fait trop chaud, je décide de dormir à la belle étoile sous la moustiquaire. Allongé sur mon lit de camp, j’observe ce magnifique ciel étoilé. Je pense à ma situation actuelle qui n’est pas commune. Je pense aussi à mes compatriotes en France, qui bénéficient des largesses du Bon Dieu. Ils n’ont pas à se plaindre quand je vois ces pauvres bougres isolés au fin fond d’un pays sans ressources. Ils ne se plaignent pas de leurs conditions de vie, pourtant ils auraient tous les droits de le faire. Je m’endors avec ces pensées.
Au petit matin, c’est l’heure de repartir dans l’autre sens. Je sais que ma présence pendant ces quelques heures a été réconfortante pour tous ces guerriers du désert. L’heure des adieux sonne et je les remercie vivement pour leur accueil. J’ai l’impression de les abandonner à leur triste sort, à leur solitude.
Ma mission est terminée, je vais dans quelques instants atterrir sur la piste de Djibouti. Quel plaisir de revenir à la « vie ». En débarquant de l’avion je me sens tout désorienté. Il me faut me réhabituer à cette civilisation en effervescence.
De retour à la maison, un profond décrassage s’impose. Il est suivi par une longue détente dans le salon climatisé accompagnée et d’une bonne bière fraîche qui me semble bien méritée. Durant plusieurs minutes, mes pensées vont à mes camarades du désert que je viens de quitter. Demain je retournerai à la caserne pour faire mon rapport, procéder à la commande des pièces et les expédier le plus rapidement possible. C’est vital.
Le lendemain j’apprends avec stupéfaction que le poste de Balho que je venais de quitter avait été attaqué par des rebelles venus d’Ethiopie. Avaient-ils eu connaissance de ma présence sur les lieux ? Peut-être ! En attendant le poste a tenu bon, on dénombre deux blessés légers du côté des « Scorpions ».
En deux ans, je ne compte plus les missions de ce type. Je sais en revanche que j’en garderai toute ma vie un grand souvenir. Je n’oublierai pas tous ces hommes qui m’ont accompagné, escorté, chouchouté, comme le sergent Moussa. Je n’oublierai pas tous les rires des gamins des villages que j’ai traversés, l’hospitalité et la générosité de ces hommes et de ces femmes du bout du monde. Je n’oublierai pas ce parcours exceptionnel que j’ai réalisé avec des hommes tout aussi exceptionnel.
Dans un mois je terminerai mon séjour, il nous faut penser au retour. Je connais mon affectation en métropole, je vais servir à nouveau au 3e RIMA de Vannes. J’en suis évidemment très content, car c’est un des meilleurs régiments de France. Ma femme et surtout mes filles qui sont maintenant adolescentes, sont heureuses de retourner en Bretagne. Surtout qu’elles y ont beaucoup d’amis à retrouver.
Les dernières semaines sont passées très vite. Essentiellement consacrées à la préparation des bagages et la restitution du logement. L’heure des adieux avec les copains sonne, nous sommes à l’aéroport, le plus gros des bagages est déjà parti par voie maritime. Il y a tous nos souvenirs des deux ans passés, nous espérons que tout arrivera à bon port. Après avoir accompli les formalités de douane, nous jetons un dernier regard à ceux qui restent, quelques larmes sont versées par les filles qui envoient des baisers à leurs copains et copines venues les accompagner. Nous nous dirigeons vers la salle d’embarquement et nous pénétrons dans notre nouvel oiseau géant. L’avion dans un vrombissement assourdissant décolle, les enfants n’affichent plus l’appréhension des voyages précédents. Dans neuf heures nous serons de retour dans notre pays.
XII
Vannes et Tchad
1989 - 1992
Nous profitons de nos congés de fin de campagne pour partir quelques jours à la montagne. Quel bonheur de nous fondre dans cette nature verte et de goûter cet air frais qu’offre l’altitude après la chaleur extrême de la corne de l’Afrique. Quel bonheur aussi de redécouvrir la gastronomie française. On se fait des cures avec des bons petits plats régionaux, et tant pis pour le régime. De toute façon de mon côté, ce n’est pas un problème, bien au contraire, je serai plutôt à remplumer. Et puis, nous compensons notre gourmandise par de longues promenades dans la montagne.
Quand nous revenons en Bretagne, après avoir fait le plein de globules rouges, nous nous sentons en pleine forme et d’attaque pour ce nouveau séjour dans notre chère région.
Nous prenons possession d’un petit pavillon plein de charme, dont nous décorons l’intérieur à notre goût. Mes deux adolescentes ont chacune leur chambre, les posters de chanteurs à leur mode accrochés aux murs donnent immédiatement une touche très personnelle à leur refuge. De temps en temps, je vais y mettre mon grain de sel pour voir si tout est à peu près bien rangé. Ah, ce côté militaire !!! Et puis voici que commence mes premières tracasseries de père vis-à-vis des jeunes garçons qui commence à roder près de ma « propriété » : mes filles ! Bon, il est vrai que le souci avait déjà commencé du côté de Djibouti, voire même avant, à Angoulême, avec les premières bises « pop » de Séverine à ses petits copains. Sur le moment, quand j’ai entendu parler de ces fameuses bises « pop », j’en rigolais… Par contre plus tard, alors que je pensais, naïvement, que cela ne pouvait être que des petits bisous sur la joue, alors qu’en fait il s’agissait de bisous sur la bouche, et bien là, soudainement, mon univers idéaliste de paternel s’écroula:
- Tu te rends compte notre fille, à son âge.
- Oh, ce n’est rien, ce ne sont que des trucs de gamin, me rétorque Joëlle.
- Sans doute, sans doute, me dis-je.
Mais en attendant j’ai un œil discrètement attentif sur mes deux filles. J’ai du mal à accepter cette intrusion de garçons dans ma vie de père tranquille, surtout avec ceux qui ne correspondent pas tout à fait au profil souhaité !!!
D’ailleurs grâce à quelques bons coups, je réussis à éloigner les jeunes coqs qui rodent près de mes petites poulettes. J’ai l’œil !!!
Mais le problème est que je ne suis pas souvent à la maison. Alors quand je rentre, innocemment je prêche le faux pour savoir le vrai. A priori, il règne un calme amoureux très relatif. Quoique des fois j’ai des soupçons. Mais bon comme dis ma chère femme :
- Laisse les vivre c’est de leur âge.
Ouais ! Sur le moment je suis d’accord, mais ce sont mes filles tout de même, je ne veux pas que n’importe quel loulou envahisse la quiétude de mon foyer. J’essaie tant bien que mal, plutôt mal que bien d’ailleurs, de livrer mes critères quant à l’aspect du gendre idéal. Force est de reconnaître que la barre que j’installe est haute…très haute !
Les filles les yeux levés vers le ciel, généralement gagnent leur chambre en exprimant leur désapprobation par l’intermédiaire d’une profonde expiration qui a souvent le don de m’exaspérer.
Bon au bout du compte j’admets que je pousse le bouchon un peu trop loin. Je ne suis pas très fier de voir les filles me bouder. Ce qui fait que finalement, pour rattraper le coup, je leur offre beaucoup plus de liberté. D’autant qu’en tant que parents, nous n’avons aucun souci avec elles. Toutes les deux travaillent correctement à l’école, Ce sont des filles vraiment sérieuses.
Les vacances sont terminées. C’est bien dommage mais toutes les bonnes choses ont une fin n’est-ce-pas ? Fort de cette réflexion je passe le poste de garde familier du 3ème RIMa, non sans avoir rendu le salut au planton qui monte la garde dans sa guérite. Dans un petit moment je saurai ce que l’on attend de moi. Pendant mon circuit, je rencontre beaucoup d’anciens copains. Ils me rappellent de vieux souvenirs vécus ensemble au Tchad, à La Courtine, ou ailleurs. L’accueil est chaleureux, je suis en terrain de connaissance.
Le chef des services techniques m’informe de mon affectation. Je vais travailler pour l’atelier régimentaire comme adjoint du chef d’atelier. Au régiment il y a plus de cinq cents véhicules et engins. Nous avons du pain sur la planche. J’ai sous mes ordres cinquante personnels : des mécaniciens, des secrétaires, des magasiniers. Je suis très satisfait de cette affectation. Je prends vite mes marques, malgré le fait que les matériels aient évolué en deux ans. Les revues et les manœuvres se succèdent au fil du temps. Bref, la routine devient pesante. Heureusement, après avoir occupé ce poste pendant près d’un an, je suis affecté au détachement d’assistance opérationnelle (DAO), Nous sommes au début du mois de septembre 1990. Ce détachement est composé d’une cinquantaine de cadres triés sur le volet, et détenant chacun une spécialité technique ou purement militaire. Sa vocation est de former les personnels militaires des pays avec lesquels la France a des accords aux techniques françaises de combat et de soutien des matériels. Ce détachement peut également être utilisé pour des missions d’intervention, sur un théâtre d’opération.
Pendant plusieurs semaines, je suis entraîné à des techniques de combat ainsi qu’à l’utilisation d’armes de guerre de différentes provenances. Dans le même temps, nous nous préparons pour partir au Tchad afin de remplacer une équipe en place depuis quatre mois. Le pays est encore en effervescence depuis plusieurs mois. Un nouveau chef rebelle, Idriss Déby, veut à son tour le pouvoir. Pour l’instant, à la tête du pays, c’est le président Hissène Habré qui s’y tient. A ce jour, les troupes rebelles se battent contre les forces gouvernementales dans le nord du territoire. Une fois notre formation terminée, mes camarades et moi percevons notre paquetage dit « Guépard ». Puis vient la séance de vaccination et la visite médicale. Tout est en ordre pour moi. Petit à petit la pression monte, Nous approchons du départ, les caisses sont prêtes à être embarquées. Et enfin le grand jour arrive. Notre chef de corps, le colonel Hamel, nous inspecte, puis il nous souhaite bonne chance.
C’est donc au début du mois d’octobre 1990 que je repose les pieds au Tchad. Je ne reconnais pas la capitale N’Djamena, que j’ai quittée il y a quelques années. La ville a subit la folie de la guerre entre ethnies. Beaucoup de maisons sont marquées par des éclats d’obus, de balles et de grenades. Le sable envahit les routes, il n’y a plus d’entretien faute de crédit. L’argent est employé à l’effort de guerre, rien d’autre ne compte…
Mon détachement est cantonné dans l’ancienne base aérienne (BA 172). Là encore je ne reconnais plus ce que j’ai connu en 1973. Seule, la piscine fonctionne toujours. Il n’y a plus ce côté « club Med » de l’époque. L’armée tchadienne, qui a hérité de cette superbe base, il y a quelques années, a laissé la nature prendre le dessus…
Nous sommes installés dans un immeuble de trois étages. Je partage une chambre climatisée avec un ami d’origine tahitienne. Depuis le début de mon intégration dans cette équipe, tous les deux nous nous entendons à merveille. Quelques jours après notre installation, mes collègues commencent les cours de formation aux futurs guerriers tchadiens. Quant à mes deux mécaniciens et moi même, nous inspectons le parc d’une dizaine de véhicules qui nous est affecté. A priori on a du pain sur la planche. Mais bon, on retrousse nos manches et on tape dedans, comme on dit. Il nous faut une bonne quinzaine de jours pour tout remettre en état. Dans l’équipe il y a aussi l’adjudant chef Didier et XX, deux gars du RICM spécialistes des autos mitrailleuses (AML). On s’entend très bien et on se donne mutuellement un coup de mains.
Le premier mois se passe sans problème particulier, mais l’ambiance au sein de la population se dégrade à chaque heure qui passe. Cela en devient très inquiétant. En fait, on apprend que les troupes rebelles d’Idriss Déby progressent et gagnent du terrain sur tout le nord du territoire. Quelques jours plus tard l’armée gouvernementale est débordée et elle est en pleine débâcle. Nous sommes mis en alerte. Si les événements ne s’arrangent pas, il va falloir sans doute évacuer tous les ressortissants français et étrangers. On sent bien que certains de nos stagiaires ne sont plus très à l’aise.
Un beau matin, on ne voit plus aucun d’entre eux venir aux cours, c’est mauvais signe. Notre patron, le lieutenant-colonel Postic, un homme énergique d’origine bretonne, est fréquemment en réunion avec l’état-major français et l’ambassade de France. Rien ne filtre de ses briefings, si ce n’est qu’il faut nous préparer à agir. Nos armes sont vérifiées et les munitions sont prêtes à être distribuées…
Quand je téléphone à ma femme, elle me signale que la radio parle tous les jours du Tchad et qu’elle a peur pour moi. J’essaie de la rassurer en lui disant que les médias exagèrent et que pour le moment le pays est calme. Je ne sais pas si elle me croit. Je la sens très angoissée mais je ne peux rien faire de plus sinon lui mentir.
- Debout, configuration DAO !
Il est 5 heures du matin ce jour-là, je suis réveillé par le planton de nuit, l’alerte est déclenchée. Mon copain de chambre saute de son lit et sans rien nous dire, nous nous équipons. Je suis étrangement calme comme la plupart de mes collègues. Un peu plus tard, nous sommes rassemblés sur notre petite place d’armes, le colonel donne ses ordres. Il nous fait savoir que les troupes rebelles sont stationnées aux portes de N’Djamena. Deux groupes vont partir en ville récupérer les ressortissants, les ramener à la base en les escortant. Puis un autre groupe sera chargé de protéger l’ambassade de France ainsi que la Paierie de France.
Pendant que mes camarades partent pour la ville, je vais, avec l’aide d’un de mes caporaux, chercher à la soute un complément de munitions. Après avoir chargé notre camion (VLRA), nous rejoignons, escortée par une équipe en jeep armée d’un fusil mitrailleur, nos collègues à la Paierie de France.
Pour s’y rendre, il faut traverser une grande partie de la ville. Dans les rues tout est calme. Il n’y a pratiquement personne, je n’aperçois que quelques véhicules civils avec à leur bord des militaires qui semblent complètement affolés. Ils se dirigent tous vers le pont de Chagua. C’est le passage obligé pour accéder de l’autre côté du Chari et se rendre au Cameroun. Je vois aussi des petits attroupements de civils qui discutent entre eux. A mon avis, ils doivent se préparer à quelques pillages. En général ce sont des s pratiques courantes dans ce genre d’affaire en Afrique. J’arrive à rejoindre notre détachement sans encombre et je procède à la distribution des munitions. Après avoir perçu leurs dotations, mes camarades partent par équipes vers les lieux de regroupement qui sont sous la responsabilité de chefs d’ilots. Ces derniers sont tous des ressortissants civils désignés par l’ambassade chaque fois que le plan d’évacuation des ressortissants fait l’objet d’une mise à jour. Pour ma part, je reste sur place en compagnie du capitaine adjoint du détachement.
Tout à coup, nous sommes secoués par une forte explosion, et je vois de la fumée s’échapper en direction de la présidence située à quelques centaines de mètres de nous. J’essaie de voir ce qui se passe, je m’approche prudemment en compagnie du capitaine, une balle nous siffle aux oreilles, puis deux et trois autres qui claquent au-dessus de nos têtes. Nous effectuons rapidement une prudente marche arrière. Il s’agit probablement d’un tireur isolé qui veut se faire un carton.
- On a eu chaud aux fesses, me dit le capitaine.
- J’en pense pas moins, lui répondis-je
Dix minutes plus tard, un convoi de véhicules 4X4 nous passe devant, à toute allure. Il sort de la présidence et nous reconnaissons à bord le président tchadien Hissène Habré. Il fuit avec toute son équipe en direction du Cameroun. Je comprends à présent pourquoi il y a eu cette explosion, les fugitifs ont sans doute détruit des dossiers trop sensibles. J’aperçois toujours de la fumée, le brasier prend de l’ampleur. Il y a de nouveau des tirs d’armes automatiques.
Petit à petit, dans la matinée, la rumeur d’une foule grondante s’amplifie jusqu’à devenir franchement inquiétante. Nous pouvons maintenant distinguer les mouvements de la foule, elle se dirige tout droit dans notre direction. Avec mon équipe, je me réfugie à l’intérieur de la paierie et nous fermons les grilles. Nous apercevons des dizaines de gens courir dans les rues et pénétrer dans les maisons pour en ressortir chargés de mobilier et de choses diverses. A la radio, une de nos équipes signale au colonel Postic que la présidence est envahie par des centaines de pillards. Nos consignes sont formelles, on ne doit pas intervenir, ce n’est pas notre affaire. Notre boulot est d’assurer la sécurité des personnes et des biens français, point final. Quelques minutes plus tard, un ressortissant français vient nous signaler que sa maison est menacée par d’autres pillards. Il a laissé ses deux gardiens sur place pour repousser l’assaut et il nous demande notre aide pour l’aider à récupérer ses affaires avant d’être évacué. Sa maison est située à deux pas de notre position. Le capitaine me demande d’escorter cette personne, qui est médecin, et de repousser ses assaillants. J’emmène à bord de mon véhicule le toubib. Nous arrivons à hauteur de sa maison et à la simple vue de ma tenue de combat suffit à faire fuir les pillards, ouf. !
- Dépêchez vous de préparer vos affaires, les pillards peuvent revenir, Je vous rappelle que vous avez droit qu’à une valise, lui dis-je.
Une fois que le toubib eut préparé toutes ses affaires je le ramène à la paierie de France et j’avertis par radio le commandement qu’il y a une personne à récupérer.
Plus le temps passe et plus il y a de monde dans les rues. J’entends toujours des tirs d’armes automatiques puis des coups plus forts, ce doit être des tirs de lance-roquettes. Le capitaine me demande de rejoindre l’ambassade de France. Dix minutes plus tard j’y suis. Je dois renforcer l’équipe de protection déjà en place, car les pillards affluents de partout. Ce sont des milliers de gens venus des villages voisins qui envahissent la ville. Ils volent tout ce qu’ils trouvent. Je vois deux individus porter sur leurs têtes un frigidaire, un autre transporte avec sa brouette un gros fauteuil. Dans l’après-midi, mon patron me donne l’ordre d’aller à la sucrerie, qui est menacée de pillage, je fonce à travers la ville en compagnie d’une escorte en jeep armée. Nous entrons dans la sucrerie et nous sommes accueillis par trois « Blancs » armés de fusil de chasse. Ce sont les responsables du site qui ont décidé de défendre bec et ongle leur usine. Ils me disent que des pillards traversent actuellement le Chari. Ce sont des Camerounais qui veulent profiter de la situation et se joignent à la curée. Pour l’instant ils n’ont pas réussi à pénétrer dans la sucrerie, car à la moindre tentative, nos trois Européens leur tirent dessus. Je rends compte à mon chef, qui demande des renforts auprès des forces françaises stationnées sur le territoire.
A l’issue de cette journée harassante et pour le moins tendue, mon détachement aura réussi à évacuer sur la base aérienne près de trois mille personnes françaises ou étrangères. La nuit, nous assurons la protection des bâtiments français. C’est au petit matin que les troupes d’Idriss Déby pénètrent dans la ville…
Il n’y a aucune résistance, car tous les militaires se sont enfuis. Le peuple acclame sur leur passage les nouveaux « libérateurs », puis retourne tranquillement piller les maisons. La ville est sens dessus dessous, c’est un vrai carnage, à croire qu’un ouragan est passé par là. Les nouveaux maîtres du pays commencent à s’énerver et à tirer en l’air pour faire fuir les pillards. C’est de nouveau la débandade parmi la foule. En fin de soirée, le président du conseil, qui ne s’est pas sauvé, demande à ses compatriotes de regagner dans le calme leur maison. Un couvre-feu est instauré à partir de 20 heures.
Jour après jour, le calme revient dans la capitale. Tous les ressortissants sont partis dans leur pays respectif. Mon détachement et moi avons regagné notre base, les autres forces françaises assurent la sécurité de l’ambassade et de la paierie de France.
Maintenant que je suis au calme, j’en profite pour essayer d’appeler ma femme. Ces derniers jours, je ne pouvais pas le faire car les lignes étaient saturées. Je réussis à lui parler après avoir fait la queue une demi-heure, car il y a du monde devant la seule cabine disponible. Joëlle est très heureuse de m’entendre, elle a peur pour moi, je lui dis que tout est rentré dans l’ordre et que nous ne déplorons aucun blessé. Elle me dit que chaque jour sur la radio elle entendait des mauvaises nouvelles et qu’elle n’était pas rassurée. Maintenant qu’elle m’entend cela va mieux. Je dois malheureusement raccrocher, car il y a des gens qui attendent leur tour.
Trois jours plus tard, le Colonel Postic nous réuni. Notre détachement est chargé d’effectuer une opération aussi mystérieuse qu’existante. En pleine nuit et armé jusqu’aux dents, nous nous rendons maître d’un dépôt de matériels et…de trois mille « prisonniers » libyens. Mon devoir de réserve m’interdit malheureusement de m’étendre sur les conditions de réalisation et le sujet de cette mission très particulière. Au bilan, toutefois, nous récupérons près de trois cents Toyota armées de canons et de mitrailleuses, ainsi que de très nombreuses armes en tout genre accompagnées de plusieurs tonnes de munitions. Tous ces matériels sont remis à la nouvelle armée tchadienne.
Les jours et les semaines qui suivent sont relativement calmes. Changement de gouvernement ou non, notre mission d’assistance militaire (DAMI) se poursuit auprès de nouveaux stagiaires fraichement enrôlés dans l’armée nationale tchadienne. Nous sommes à la veille de Noël et avec quelques camarades nous décidons d’assister à la messe de minuit dans la cathédrale, qui se trouve près du camp Koufra. Il est environ 21 heures, près de trois cents personnes sont présentes dans l’église. Un quart d’heure après le début de la messe, nous entendons des tirs d’armes automatiques à l’extérieur. Sur le moment, nous pensons à des tirs de joie pour célébrer Noël, mais je trouve cela un peu bizarre .car, les tirs s’intensifient et nous percevons aussi les coups caractéristiques des tirs de roquettes. Les gens dans la cathédrale commencent à se regarder, à s’interroger et pour quelques-uns à paniquer. Mes collègues et moi les calmons. J’essaye de mettre le nez dehors pour me rendre compte de la situation mais, je me fais refouler par un militaire tchadien qui m’interdit de sortir. Il me demande de fermer les portes de l’église et d’attendre à l’intérieur. Ouah ! ça se complique. Il m’explique que deux chefs tchadiens et leurs hommes se tirent dessus pour des raisons politiques. Je descends dans l’archevêché pour téléphoner à l’ambassade et prévenir de notre situation. Je réussis aussi à joindre mon chef de corps. Je lui explique la situation.
- On arrive me dit-il
- Essayez de garder le calme dans l’église et que personne ne sorte de l’église.
De retour dans l’assemblée, je prends la parole et je tente de rassurer tout le monde. Des femmes et des enfants commencent à pleurer. Avec mes collègues on les rassure au mieux. Les tirs sont de plus en plus violents, ça résonne dans la cathédrale.
La bagarre a duré trois heures lorsqu’enfin le calme revient. Nous pouvons sortir et nous retrouvons le reste de notre détachement venu à notre rescousse. Ces combats ont fait une quinzaine de morts et beaucoup de blessés dans les deux camps.
Ce jour-là, le Bon Dieu est avec nous, car à aucun moment les tirs n’ont touché l’édifice religieux. Une fois de plus ma femme est très inquiète, je devais l’appeler vers 21 h 30, et ce n’est que vers 1 heure du matin que je réussis à la joindre. Je lui mens en lui disant que, comme c’est Noël, les lignes sont saturées. Après cet appel, je peux enfin participer au repas de fête que mes camarades ont préparé. Malgré l’heure tardive, le festin est hautement apprécié.
Après ce dernier incident, les semaines sont passées sans autre problème. Nous sommes maintenant à la fin de notre séjour et heureux des actions que nous avons menées sur le terrain. Nous offrons un pot de départ aux autorités civiles et militaires. L’ambassadeur, qui est présent à cette petite fête, nous félicite pour notre « courage » et notre « professionnalisme ». Ça fait toujours plaisir à entendre. Malgré tous les risques que nous avons pris, nous ne déplorons aucun blessé parmi nous ainsi que chez les ressortissants évacués. C’est un excellent bilan et à notre retour en France, notre chef de corps, le colonel Thorette, nous le fait savoir par l’intermédiaire d’un message venu d’Irak. En effet, mon régiment, le 3ème RIMa, est engagé dans la guerre du Golfe depuis deux mois. Je sais que l’opération terrestre est imminente. Je pense à tous mes amis qui sont là- bas. J’ai aussi une pensée pour les familles qui doivent vivre dans l’angoisse. Pour ma part, je suis un peu triste de devoir rester en base arrière au régiment. Je quitte le détachement d’assistance opérationnelle, pour prendre les fonctions de chef d’atelier du régiment en l’absence du titulaire, qui est dans le Golfe. Le travail ne manque pas, d’autant plus que la moitié des effectifs de l’atelier sont en Irak.
Plusieurs jours plus tard, nous apprenons que l’offensive terrestre est déclenchée. Juste avant l’attaque, le Colonel Thorette s’est adressé à tous nos camarades engagés sous ses ordres :
-
Je suis heure après heure l’évolution de la situation. Dans le garage, la radio est en permanence allumée. Quand je rentre chez moi le soir, je suis pensif et mon premier réflexe est d’allumer la télévision pour suivre les informations. Ma femme ne dit rien, mais au fond d’elle, elle est heureuse de me savoir présent à ses côtés. Je suis pris entre deux feux, car j’aimerais tellement être aux côtés de mes camarades de combat, partager leurs angoisses et en même temps je suis content de savoir mon épouse rassurée, pour une fois…
- Demain vous vous battrez pour le camarade qui est à côté de vous, pour le chef qui vous fait confiance et pour la France qui vous regarde…
Les jours passent et il semble que tout aille pour le mieux pour mon régiment, qui est en première ligne. Nos gars ont gagné un terrain considérable et les troupes irakiennes se rendent par milliers. Ils ont perdu des centaines d’hommes. De notre côté nous n’avons aucune victime à déplorer. Plus tard, j’apprends que les combats ont cessé et que l’armée irakienne s’est rendue. La guerre du Golfe prend fin et notre régiment se prépare à rentrer, nous sommes en avril 1991.
La prise d’arme du retour et le défilé dans les rues de Vannes sont superbes. Jamais le régiment n’a été aussi joyeux et resplendissant. Dans les rues les Vannetais applaudissent à tout rompre. Je ressens un grand bonheur de revoir tout mon régiment au grand complet, je suis particulièrement fier de le servir comme j’ai toujours été fier de servir mon pays. Notre chef de corps, le colonel Thorette, s’est révélé sur le terrain un « grand Monsieur ». Il est adulé par nos marsouins et chaque cadre du régiment.
Les mois se sont écoulés depuis ce jour mémorable, il a fallu remettre tous les matériels en état. Nous sommes au mois de mai 1992, je ne vois pas le temps passer si bien que j’arrive au terme de mon affectation dans le corps. Nous allons repartir à l’étranger, en famille, pour deux ans. Je suis affecté en République de Centrafrique comme conseiller technique dans l’escadron blindé de la présidence du pays. Ma fille aînée Séverine ne peut pas faire le séjour avec nous. Elle doit poursuivre ses études d’infirmière en France si elle réussit son baccalauréat. Ma femme est très attristée de devoir laisser une de ses filles, mais nous ne pouvons pas faire autrement. En revanche, Séverine peut venir les deux premiers mois du séjour, puisqu’elle sera en congé scolaire. Je pars le premier fin mai pour préparer le séjour de ma famille.
XIII
Centrafrique
1992-1994
Il est 18 heures, heure locale lorsque mon avion se range sur le tarmac de l’aéroport de Bangui. La nuit est déjà tombée. Après avoir effectué les formalités douanières, je suis accueilli comme de coutume par mes collègues Je suis provisoirement hébergé dans une grande villa, en compagnie d’un autre camarade fraîchement arrivé. Une heure plus tard, la personne que je remplace pour ce séjour vient me chercher pour aller dîner au mess en compagnie de son épouse et d’un autre couple.
Pendant le repas, il me parle du travail que j’aurai à faire : Comme conseiller technique je dois soutenir un escadron équipé de véhicules blindés qui sont la plupart du temps utilisés en cas de manifestation ou d’émeute. Il semble que ce genre d’événements soit de plus en plus fréquent depuis quelque temps. Le peuple Centrafricain est très mécontent de son président, le général Kolingba, en place depuis 1981 depuis son coup d’Etat. En effet, ce dernier a renversé le président David Dacko, qui lui-même avait succédé à l’empereur Bokassa…avec le soutien de la France.
La République Centrafricaine est un pays de savanes, où, à côté des cultures vivrières (mil, maïs, manioc) et de quelques plantations (coton, café), les diamants fournissent l’essentiel des exportations. Il y fait moins chaud qu’au Tchad, nous sommes plus proches de l’équateur et si ce n’est la chaleur, environ trente degrés, c’est l’humidité qui domine.
Mes amis se donnent du mal pour me dresser un tableau de la situation, le plus fidèle possible.
- Dans le pays les orages sont assez violents et l’absence d’entretien des évacuations d’eau, entraîne systématiquement l’inondation des quartiers de la ville, m’ explique un des convives.
- Les « Blancs » ne sont pas très aimés des habitants, il faut être très prudent et surtout ne jamais s’aventurer seul dans les quartiers. En ville, en principe, il n’y a pas de problème mais la vigilance est de mise, ajoute-t-il.
En moi-même je me dis que je mets les pieds dans une drôle de galère. J’ai remarqué sur mon parcours depuis l’aéroport que beaucoup de véhicules militaires français avaient le pare-brise et les vitres grillagés. La raison de ces protections ?
- Lorsque nos véhicules passent dans les villages et les quartiers en périphérie de la capitale, ils sont systématiquement caillasses, m‘a expliqué l‘un de mes accompagnateurs.
- Il ne faut surtout pas avoir d’accident de voiture avec les autochtones, car ça peut tourner au lynchage, a-t-il ajouté.
- La consigne en cas d’accident est de s’enfuir le plus vite possible et de rejoindre le poste de police le plus proche, a-t-il précisé.
Mon collègue m’informe également que toutes les maisons ont aussi les fenêtres et les portes grillagées à cause des voleurs. Il est « obligatoire » de faire travailler un gardien de jour et un gardien de nuit. Décidément ça ne parait pas être un pays de rêve. Je pense que ce soir, avant de me coucher, je vais faire le tour des fenêtres et des portes. Et le sommeil risque d’être quelque peu léger.
Bon comme un homme averti en vaut deux… Et maintenant que j’ai enregistré ces consignes, je verrai bien par moi-même.
Il est 23 heures quand je rejoins ma chambre. Je n’oublie pas de fermer la porte grillagée avec un gros cadenas de sécurité. A l’extérieur, j’aperçois deux gardiens armés d’un arc et de flèches. Étendu sur mon lit, je pense à ce que je vais dire à ma petite famille quand elle arrivera. Je décide d’en raconter un minimum au début, afin de ne pas l’effrayer inutilement.
Le lendemain, je passe ma journée à me présenter à mes chefs, français et africains. Dans mon escadron d’affectation, je suis le seul expatrié. Celui qui le commande s’appelle Komélo. Il porte le grade de commandant. En me recevant, il m’adresse un large sourire et me souhaite la bienvenue. Le personnage n’est pas très grand mais très enrobé. Son regard est un peu fuyant, cependant son discours a quelque chose de sincère. Derrière son bureau, appuyée contre le mur, il y a une kalachnikov avec son chargeur engagé. Sur le bureau, trois grenades défensives sont prêtes à l‘emploi… Nous sommes loin du bureau douillet d’une caserne de métropole… Ça met dans l’ambiance. Le commandant Komélo me fait part de ses problèmes pour gérer son parc de véhicules.
- Mon adjudant-chef, je compte sur vos compétences pour m’aider. J’ai beaucoup de soucis avec le parc automobile car je n’ai pas d’argent pour acheter des pièces de rechange.
- Mon commandant, je ferai au mieux afin de vous donner entière satisfaction, lui répondis-je
Je ne suis pas surpris du discours. C‘est l‘Afrique ! En effet la plupart du temps, dans ces états, il n’y a pas assez de crédits pour faire fonctionner correctement les ministères et en particulier celui de la Défense. Je connais le sujet car au Tchad c’est pareil. Le problème vient de la gestion des ressources financières qui sont bizarrement distribuées. Du chef de l’état en passant par les ministres et autres chefs, chacun se sert plutôt grassement pour son propre compte. Au final, pour les comptables, les calculs ne sont pas compliqués à faire !
A la fin de notre entrevue, je salue mon nouveau « patron » africain comme il se doit et je m’en vais visiter l’atelier. Le sergent-chef qui me reçoit, est du même gabarit que le commandant d’escadron. Il me salue réglementairement et me présente tous ses personnels. Ils sont environ une vingtaine. Je fais le tour des véhicules qui sont très bien rangés dans le hangar. Agréablement surpris de l’état des matériels, je félicite le chef d’atelier. Il m’explique avec une certaine inquiétude :
- J’ai intérêt à ce que mes blindés soient bien entretenus car l’escadron dépend directement du président de la République, le général Kolingba. Ce dernier vient parfois à l’improviste inspecter lui-même les matériels.
Après ma visite de l’escadron, je vais me présenter au colonel Krackowski, le conseiller français du chef d’état-major de l’armée centrafricaine. Ses consignes sont de bien observer ce qui se passe dans l’unité que je vais servir, et de rendre compte de la moindre information qui pourrait révéler des incidents, et permettre une réaction des autorités françaises (ambassade, EFAO,…). Ma mission accorde donc une part importante au renseignement. Il m’informe également que je devrais donner un coup de main à la caserne des sapeurs-pompiers qui ne dispose pas de conseiller en mécanique automobile.
A la suite de cette entretien, je vais visiter le logement qui m’est attribué pour la durée du séjour. Il se trouve dans un petit quartier de la ville, à quelques centaines de mètres du camp militaire français des éléments français d’assistance outre-mer (EFAO).
La maison est grande et bien clôturée. Une haute palissade en bois domine l‘avant du terrain, à l’arrière c’est un grillage qui clos la propriété et ce sont deux hauts murs de parpaings qui me séparent de mes voisins africains. A l’intérieur, nous disposons de deux chambres, d’un salon et d’une cuisine. Le mobilier est très simple, mais suffisant et confortable. Je discute avec le gardien de jour, il me plaît bien. Les deux surveillants ont donné entière satisfaction à mon prédécesseur. Je décide de les embaucher tous les deux. Je verrai le gardien de nuit plus tard.
Ma première semaine est consacrée à la prise de contact avec mes camarades français et mes collègues africains. J’essaie aussi de me familiariser avec les rues de la ville et ses différents magasins afin que je puisse montrer à mon épouse les endroits les plus intéressants pour la réalisation de ses prochains achats. J’inscris toute la famille dans un club multi-loisirs. Le complexe possède une piscine, des cours de tennis, du squash, un terrain de football, etc. Ce seront pour nous les principales distractions durant notre séjour.
Quelques jours plus tard je reçois une nouvelle que j’attendais avec impatience. Ma fille Séverine a réussi son bac. J’en suis très heureux, et de plus ma femme m’annonce qu’elle a trouvé un logement à Angoulême pour notre future infirmière. Il me tarde de les voir arriver, je suis très impatient de féliciter ma fille de vive voix.
Ce n’est qu’après un mois et demi de présence qu’enfin arrive le grand jour. Mes trois femmes atterrissent aujourd’hui dans l’après- midi. Malheureusement, depuis le début de la matinée des émeutes grondent et déferlent dans les quartiers de la capitale. C’est sous escorte de gendarmerie et en bus grillagé que je pars à l’aéroport. Plusieurs véhicules civils viennent grossir le convoi car beaucoup de familles de ressortissants sont attendues. L’axe qui mène à l’aéroport est ouvert par les gendarmes qui tirent des grenades lacrymogènes sur les manifestants. Derrière le convoi, d’autres gendarmes ferment la marche et assurent notre sécurité.
L’avion vient de se poser. De la terrasse j’aperçois ma femme et mes filles descendre de la passerelle. Je leur fais des signes, elles me voient et tout sourire, me répondent par d‘autres gestes. Une fois les formalités de douane accomplies elles me rejoignent. Après les avoir serrées très fort dans mes bras et embrassées, je les mets au courant de la situation.
- Ne vous inquiétez pas, nous sommes bien escortés. Dans ce pays les manifestations sont coutumières.
J’essaie au mieux de les rassurer. Mais bon je me dis avec la rage au cœur que décidément, à chaque début de séjour la situation se répète.
Nous embarquons dans le bus grillagé. Le convoi, une fois formé, prend la direction de la ville. Le parcours est jalonné, toutes les centaines de mètres par la police. Nous ne rencontrons aucun problème à part quelques gestes hostiles de la part de la population. Un quart d’heure plus tard, le bus nous dépose à la maison. Notre gardien de jour, Fabien, souhaite à ma petite famille la bienvenue et m’aide à transporter les bagages dans la maison. Je fais visiter le logement, les filles dormiront dans la même chambre. Puis je leur montre l’extérieur, qui est assez grand. Toutes sont émerveillées de constater qu’il y a de beaux citronniers, des papayes, et un gros manguier. Joëlle trouve les lieux très bien et j’en suis bien heureux. Me voila rassuré. J’avais prévu de leur faire visiter la ville, mais il va falloir attendre que les choses se calment. Plus tard dans la soirée nous pourrons sans doute aller dîner au mess…
Un mois de présence a suffit pour que mes trois femmes s’adaptent à leur nouvelle vie. Entre temps nous nous sommes fait de nouveaux amis que nous retrouvons souvent au club les week-ends, pour nous baigner ou pour faire une partie de tennis. Joëlle a aussi entrepris de donner des cours de gymnastique aux épouses de mes collègues.
Du côté de mon travail ça se passe pas trop mal. J’essaie au mieux d’aider et de conseiller mes frères d’armes africains. Petit à petit je m’efforce de gagner leur confiance. J’y arrive au fur et à mesure des innombrables services que je leur rends. Les semaines s’écoulent paisiblement, surtout depuis que les manifestations se sont calmées. Mais malheureusement cette quiétude est troublée par le mauvais moment que nous redoutions. Ma fille aînée doit nous quitter pour retourner en France démarrer ses études d’infirmière. A l’aéroport, la séparation est très dure pour tout le monde. Les larmes coulent à flot sur les joues des filles. Nous regardons décoller l’avion qui va transporter notre jeune adulte vers son nouvel horizon. Sa nouvelle vie démarre à cet instant !
Il faudra plusieurs jours à Joëlle et Christelle pour retrouver le moral. Et puis, au fur et à mesure que le temps passe les choses s’arrangent. De toute façon on a pas le choix, on doit apprendre à vivre sans notre fille aînée. Heureusement Séverine nous donne régulièrement de ses nouvelle, soit par courrier, soit par téléphone (quand il veut bien fonctionner) une fois par semaine…
Quelques mois plus tard de nouveaux incidents éclatent au sein de la population. Comme à l’accoutumer, ce sont les étudiants qui mettent le feu aux poudres. Ensuite la population, prend le relais. Tous déferlent dans les rues de la ville qui est rapidement mise à sac. Cette fois c’est du sérieux. Les forces de l’ordre sont débordées. L’armée entre à son tour dans la danse. Mon escadron est engagé. L’affaire devient grave et inquiétante. Après quelques jours de médiatisation, la France et le F.M.I. interviennent et exigent que des élections présidentielles et législatives soient organisées, afin de redonner confiance aux habitants. Pressé de toutes parts, et malgré ses réticences, le général Kolingba accepte.
Je suis choisi avec cinq de mes collègues français pour faire partie de la commission mixte électorale. Sous les ordres d’un officier supérieur français, le colonel Mention, (qui est Le conseiller particulier du président depuis plusieurs années), notre mission est de vérifier et de mettre en place les moyens matériels des futurs bureaux de vote. Nous sommes installés dans les bâtiments de la présidence. Dans mon équipe il y a deux gendarmes français et René Suty, le conseiller financier français du président, ainsi que la concubine du colonel Mention, connue sous le pseudo de « Jet ». Nous passons des heures à vérifier les listes électorales et les bulletins de vote afin de voir si tout est correct.
Comme on s’y attendais, il apparait un certain nombre d’anomalies, pour ne pas dire des tentatives de tricheries. En effet, tout semble bon pour fausser le scrutin. Dans les listes électorales des noms de personnes décédées apparaissent. Des morts qui possèdent une carte d’électeur ! Tiens donc, c’est pas banal. Il y a aussi le cas fréquent où une même personne reçoit deux cartes d’électeur… Notre rôle consiste également à préparer pour chaque ville ou village, tout le matériel électoral dont elle ou il aura besoin : les urnes, les isoloirs en tissu, les cadenas pour fermer les urnes, les tampons encreurs, les différents bulletins de vote de tous les candidats (avec en impression leur photo). Ensuite nous formons par des séances d’information les préfets et sous- préfets ainsi que les maires à l’organisation de la mise en place et à l’utilisation de ces matériels. Certains de ces élus venus du fin fond de la brousse ou de la forêt ont bien du mal à comprendre le principe du vote démocratique. Notamment ceux qui ont plutôt l’habitude de désigner le chef en utilisant plutôt la vieille coutume ancestrale : être le plus grand et le plus fort.
Il nous faudra un mois et demi pour parvenir au terme de notre mission bien particulière. La distribution des matériels est assurée par le biais de transporteurs civils. Vu l’état des routes et des pistes, la plupart défoncées, les livraisons prennent beaucoup de temps. Une délégation internationale est venue surveiller le bon déroulement des opérations. Quelques jours plus tard, elle décide de les annuler. En effet, plusieurs véhicules transportant les matériels ont été interceptés et dépouillés de leur contenu. La police fait une enquête mais elle ne retrouve pas les auteurs de ces vols.
- Qui a intérêt à ce que les élections capotent ? se demande la commission mixte électorale.
La question est sur toutes les lèvres mais reste sans réponse. Les élections sont donc reportées à une date ultérieure. Je reprends mon travail habituel, un tantinet désabusé
Les mois qui suivent sont assez tendus, Les manifestations gagnent maintenant l’armée. Un matin, je suis refoulé à l’entrée de la caserne par les sentinelles qui m’annoncent que la garde présidentielle va se révolter. Je n’insiste pas, car les gars me semblent déterminés. Je ne souhaite pas non plus devenir un otage. Donc j’effectue une marche arrière prudente et je m‘éclipse. Je comprends parfaitement la réaction de ces soldats. Ces derniers, ne touchent plus leur prime depuis quatre mois. Ils en veulent à leur président. Je fonce voir mon chef de mission pour l’avertir. Tous nos ressortissants sont immédiatement consignés chez eux car ça risque de dégénérer.
Toute la journée a été très tendue. Les militaires de la garde présidentielle ont tenu les carrefours de la ville, et de loin nous pouvions entendre des tirs sporadiques d’armes automatiques. Tout est rentré dans l’ordre le soir après que le président ait promis de verser les arriérés des salaires à son armée. Plusieurs jours plus tard, dans la matinée, alors que je suis sur les lieux de mon travail, mon commandant d’escadron me dit de me rendre le plus vite possible à l’école de ma fille, car le lycée français est menacé par une foule en colère. Quand j’arrive à l’école, les gendarmes en grand nombre sont déjà en place et évacuent le lycée. A l’extérieur, les manifestants sont repoussés par les forces de l’ordre à grand renfort de gazs lacrymogènes. Je ne peux pas accéder au lycée, c’est encore trop dangereux, je reste un peu en retrait pour voir si ma fille est bien évacuée. Au bout d’un moment, je la vois qui monte dans un bus grillagé de la gendarmerie. Elle est maintenant en sécurité. Une fois que le convoi démarre, je me faufile à l’intérieur et je suis le mouvement. Des cailloux pleuvent sur ma voiture, heureusement les vitres tiennent le coup. C’est dans un secteur calme que je peux enfin récupérer ma fille tremblante de peur. Elle me dit avoir compté plus de cinquante coups de grenades autour de l’école et que tous les élèves étaient couchés sous les tables tellement il y avait de pierres jetées dans les salles de classe par les manifestants. Je la ramène à la maison. Mon épouse que j’ai prévenue de l’incident nous attend morte d’inquiétude. Aujourd’hui je resterai auprès d’elles. Comme nous vivons de plus en plus dans l’insécurité, j’ai chez moi depuis quelque temps un fusil de chasse ainsi que des grenades offensives. J’ai appris à ma femme et à ma fille à utiliser ces armes. Nous espérons ne jamais en avoir besoin, mais il y a trop de problèmes pour ne pas se sécuriser au maximum. A la suite de ces différents événements, les élections sont relancées. De nouveau je fais parti de la commission mixte électorale. Cette fois c’est le colonel Wintrebert, nouveau conseiller de la présidence, qui organise la partie technique de ces élections. L’ancien conseiller est rapatrié « sanitaire », il est donc renvoyé en France. Pour notre mission nous sommes aidés par les militaires français, ce sont eux qui sont chargés de faire la distribution des matériels dans les différentes communes du pays. A part quelques tricheries, les élections sous la surveillance des membres d’une commission internationale se déroulent parfaitement bien. Aucun incident ne marque la passation de pouvoir avec le nouveau président élu, Ange-Félix Patassé Un nouveau gouvernement et une nouvelle assemblée s’installent. Une vague d’épuration touche les cadres de l’armée. L’ancienne ethnie dominante est écartée du pouvoir. Mon chef d’escadron, le commandant Komélo, perd son commandement et se retrouve isolé sans aucun poste dans l’armée. Cet homme est un soldat dans l’âme. Quel que soit le pouvoir en place je suis persuadé qu’il obéira de la même manière aux ordres qu’on lui donnera. Je vais voir le colonel Wintrebert pour lui demander d’intervenir auprès de la présidence afin que celle-ci lui obtienne un nouveau commandement. Le colonel convoque discrètement le commandant Komélo, au mess de la mission. Je me tiens à l’écart de l’entrevue. Après l’entretien, le colonel me fait savoir qu’il va parler au président Patassé pour essayer de le sortir de cette mauvaise situation. Un mois plus tard, le commandant Komélo reçoit une nouvelle affectation comme second d’une région militaire dans le nord du pays. J’en suis très heureux pour lui. Quelques jours avant son départ on se revoit.
- Merci mon adjudant-chef pour vos différents coups de main et surtout le dernier. Je m’en souviendrai toute ma vie et que dieu vous garde, me dit-il.
Après l’épisode des élections, le pays s’assagit. La tension retombe et nous pouvons entreprendre des sorties touristiques en toute sécurité.
Décidés à voir vivre en liberté et dans son milieu naturel le plus gros animal terrestre, l’éléphant, nous nous rendons dans la réserve spéciale de Dzanga-Sangha, à Bayanga avec quelques amis dont René Suty, son épouse Charlotte, le président des sous-officier, l’adjudant-chef Michel Fournier, sa femme, un collègue infirmier et sa femme, et des jeunes venus de France.
Un coup d’œil sur la carte, la topographie nous apprend que la ville de Bayanga, est située à l’ouest du pays, dans le bec de canard qui s’insère entre le Cameroun et le Congo, à 500 km de Bangui. C’est une distance raisonnable qui peut être parcourue en une journée de voiture.
Après consultation de quelques « routiers » familiers des pistes du pays (les transporteurs routiers et les chauffeurs de « taxi brousse »), il semble que l’itinéraire le plus pratique soit celui de la piste dite du « 4e parallèle », qui relie Bangui, M’baïki, Bambio, Nola et Bayanga. Ces données étant acquises, nous pouvons programmer et organiser notre excursion sur sept jours dont deux de trajet.
Il faut prévoir large : quatre 4×4 révisés, des réserves de carburant pour franchir 600 km, des pièces de rechange pour la mécanique, le campement complet pour douze personnes, les caisses du popotier, des vivres et des boissons pour sept jours de brousse, les trousses à pharmacie, un paquetage permettant des randonnées pédestres en forêt équatoriale, les appareils- photo, etc.
Sachant que Bayanga est à l’image de l’auberge espagnole (on n’y trouve que ce que l’on amène, à l’exception du pain, du poulets et du poisson), une préparation minutieuse s’impose. Les possibilités d’hébergement se limitent à la location d’une maison vide, sans eau et sans électricité ou l’utilisation d’un terrain aménagé appartenant à l’association WWF (World Wide Fund for Nature : Fonds mondial pour la nature, qui est un projet américain de protection et de gestion de la faune en Centrafrique), l’association responsable de l’aménagement de la réserve et du parc national. A ce titre, WWF assure à la fois le développement rural régional, l’exploitation forestière, la protection de la faune du parc (gorilles, chimpanzés, éléphants de forêt, etc.) et les safaris chasse et photo.
Cette zone étant de plus minière, il est nécessaire d’obtenir, auprès du service compétent, les autorisations de circulation pour chaque personne et chaque véhicule afin d’être en mesure de justifier de sa présence lors des contrôles locaux. Deux jeux de photocopies des papiers d’identité et des cartes grises sont nécessaires pour être déposés respectivement à la brigade de gendarmerie et au poste de police de Bayanga.
Une fois ces formalités préparées, il reste à composer les menus de ces sept jours de brousse puis à faire le marché.
Les véhicules chargés et les pleins faits, les pains de glace placés au dernier moment dans les grandes glacières, l’heure du réveil (2 heures) affichée, la dernière nuit de confort est brève. A 3 heures, nous prenons la route, je suis en éclaireur avec mon Susuki. Le dispositif se modifiera en cours de route, chacun ayant droit de respirer sa quote-part de poussière levée par les véhicules qui le précèdent.
Il fait nuit noire, le route est bonne jusqu’à M’baïki que nous traversons vers 4 heures. La piste qui lui succède est carrossable, nous atteignons Moloukou vers 7 heures sous un ciel déjà bien ensoleillé. Le pont en bois sur la M’baéré est en état, mais la traversée se fait prudemment. Certaines planches de la plate-forme sont manquantes. Nous apprécions la fraîcheur relative de la forêt de N’goto dont les arbres gigantesques forment une galerie routière. Bientôt nous rencontrons des « plages » de sable qui nous imposent de passer en 4×4. Les moteurs chauffent, nous en profitons pour faire un arrêt et prendre quelques photos.
Après une seconde traversée de la M’baéré, sur le pont neuf qui a remplacé le vieux bac à traction humaine, nous arrivons à Bambio. Nous saluons les gendarmes au passage, ils nous confirment le bon état de la piste jusqu’à Nola. Vers 13 heures, nous faisons la pause déjeuner.
Chacun déballe son casse-croûte, ouvre sa bière ou son coca, sort sa serviette et son couvert et s’installe à l’ombre des véhicules. Soudain, alerte! Les mouches attaquent par centaines. D’un seul coup, nous sommes submergés par des nuées d’insectes qui pénètrent partout : oreilles, nez, yeux et bien sûr la bouche si vous avez la malencontreuse idée de l’ouvrir pour déguster votre sandwich, lui-même sérieusement investi par les bestioles.
- Vite ! Rangez les affaires et grimpez dans les voitures, nous lance René Suty
Le repas est vite bouclé et nous nous enfuyons précipitamment.
Dans l’élan de notre départ précipité nous arrivons plus tôt que prévu à Nola, où nous nous ré-complétons en carburant à la seule station service rencontrée depuis M’baïki. Après avoir jeté un coup d’œil à l’agglomération, nous nous lançons sur le dernier tronçon de piste, sans problème jusqu’à la bifurcation de Salo. Les trente derniers kilomètres seront pénibles, car d’importantes ornières nous imposent une allure aussi lente que prudente. Enfin vers 16 h 30, nous arrivons à Bayanga.
- Ouf ! Je suis fatiguée, et j’ai mal partout, me dit Christelle.
- Moi aussi, ma fille, et c’est vrai qu’il était temps que nous arrivions, lui répondis-je.
Notre première visite est pour la mission WWF, qui nous indique la zone où nous pouvons installer notre campement et nous propose un programme pour nos cinq journées d’observation. L’accueil est sympathique et bien organisé. Les prix sont sans surprise, tout est tarifié.
Avant de rejoindre l’aire de camping, nous nous arrêtons au passage à la brigade de gendarmerie afin de signaler notre arrivée, pas de surprise, notre venue était annoncée : le tam-tam des gendarmes étant l’un des meilleurs en Centrafrique…
Il nous reste moins d’une heure avant la nuit pour installer notre camp sur le terrain aménagé autour d’une paillotte appelée « Boukarou ». Ce dernier peut accueillir sans problème une douzaine de personnes avec leurs équipements. Il comporte des feuillées closes et des cases permettant une toilette à la mode locale. Cent mètres plus bas coule la rivière, où on va laver un peu de linge au milieu des enfants du village qui s’y ébattent. Le camping est gardé, le préposé peut vous fournir les aides habituelles de service d’eau, de lavage et d’achats divers (pains, légumes, poissons).
Les lits de toile installés avec leur moustiquaire, la batterie de cuisine déballée, les vivres déchargés, les lampes allumées, nous pouvons faire une toilette pendant que le cuisinier de la bande nous fait chauffer un cassoulet qui, arrosé d’un vin frais, sera très apprécié par nos estomacs mis à rude épreuve par l’histoire des mouches. Après le repas chacun regagne son lit de camp et sans tarder le sommeil atteint chacun d’entre nous.
- Bonne nuit tout le monde, lance le plus courageux des éveillés.
Au chant du coq (il y en a un!) branle-bas de combat : toilette, rangement, petit déjeuner et en route pour la grande saline où se rassemblent les éléphants.
Au « syndicat d’initiatives WWF », nous embarquons un guide qui nous conduit sur la bonne piste. Reposés, eux aussi, les véhicules ne paraissent pas éprouvés par leur performance de la veille. La piste de forêt est en très bon état, mais l’orage de la nuit a provoqué des chutes de branches qu’il faut couper à la machette pour dégager la piste. A la sortie d’un virage, face à nous à une centaine de mètre, un éléphant coupe le milieu de la piste. Nous stoppons les moteurs, descendons des voitures et mitraillons l’animal avec nos appareils-photo. Ce miracle de la nature a duré quelques minutes et le gros pachyderme s’en est allé dans la forêt.
Quelques centaines de mètres plus loin, nous garons nos véhicules et empruntons un sentier sur plusieurs kilomètres.
Il faut franchir quelques plans d’eau et se mouiller les pieds. Enfin, après un cheminement sur des pistes animalières (les traces et les odeurs sont de bons indices), nous arrivons à la saline et nous nous installons sur un observatoire monté sur pilotis.
Pratiquement dans le même temps, un bruit de branches cassées attire notre attention : c’est une famille d’éléphants qui déboule par le sentier que nous venons de quitter. Dans la saline, les éléphants s’ébattent par dizaines, se douchant et s’aspergeant, sans accorder la moindre attention aux « visiteurs » qui tentent de les photographier sous le meilleur angle. Nous restons bouche bée devant le spectacle d’une nature encore préservée et dans laquelle les derniers mastodontes terrestres de la planète poursuivent leurs rites préhistoriques. Quelques buffles accompagnés de leur « pique-bœufs » (des oiseaux) viennent se mêler aux éléphants.
En fin de matinée, nous retournons au campement. Nous avons tout notre temps et chacun raconte ses impressions. Après une petite sieste, nous réservons quelques heures à la visite des bords du fleuve.
Notre programme du lendemain prévoit une chasse aux filets avec les Pygmées. Nous retrouvons l’agréable piste de la forêt, puis nous nous arrêtons au village de Massapoula pour embarquer à bord de nos voitures une quinzaine de chasseurs pygmées. Je fais grâce de la description de leur installation acrobatique pour ce transport « hors normes » mais haut en odeurs ! Il nous faudra plusieurs jours pour chasser des véhicules l’odeur « fauve » qui va imprégner les sièges ! Nous plongeons alors en pleine forêt dense.
Nous laissons nos véhicules sur la piste pour pénétrer, derrière les chasseurs, dans les sous-bois. Grâce à leur petite taille, ils se faufilent facilement sous les branchages. Pour ma part, le plus grand des étrangers, j’ai bien du mal et c’est pratiquement à quatre pattes que j’essaie de suivre le rythme. Les Pygmées se déploient et modulent des appels destinés à attirer les antilopes. En un endroit soigneusement choisi, ils déploient leurs filets en un barrage d’une cinquantaine de mètres et s’enfoncent en forêt pour rabattre le gibier avec des cris et bruits divers.
Un appel : tout le monde se précipite. Une petite gazelle est prisonnière du filet. Deux chasseurs la saisissent et lui brisent le cou, à la stupéfaction de nos épouses. Difficile d’expliquer à nos tendres et chères les lois de la chasse et de la survie alimentaire dans ce milieu.
- Pour moi il n’est pas question que je mange un seul morceau de cette pauvre bête, rumine entre ses dents Sandrine, une jeune fille fraîchement débarquée de France et qui a du mal à s’adapter aux mœurs locales.
Sur les pistes du retour, nous trouverons des traces (empreintes et « nids ») de gorilles, mais la méfiance de ces grands singes chassés par les Pygmées les rendent invisibles aux yeux des touristes.
En déposant nos chasseurs dans leur village, nous en profitons pour regarder et poser quelques questions par l’intermédiaire de notre guide, sur la vie courante de ces nomades ici en voie de sédentarisation.
Ce groupe ethnique, les Aka ou Baka, forme une société dans laquelle on note une absence totale de développement technique. Certains sociologues n’hésitent pas à constater l’absence totale de civilisation chez ces « bons sauvages », hommes chasseurs qui ne vivent que d’une économie de chasse, de pêche et de cueillette. Nomades, se déplaçant par petits groupes de famille dans une aire forestière donnée, les Pygmées vont de campement en campement en fonction de leurs activités traditionnelles.
« Hommes des sous-bois », les Pygmées ont pour plats préférés les achatinas (gros escargots), les termites ailés, les chenilles, les racines, les tubercules, les lépiotes, les fruits, le miel sauvage, la viande boucanée. Goûter à tous ces aliments fut pour nous une rude épreuve. Leurs techniques de chasse sont appropriées au gibier qu’ils veulent traquer. L’arbalète pour les arboricoles, le filet pour les antilopes, la lance et la flèche (dont les pointes sont souvent enduites d’un poison végétal) pour les gorilles et les éléphants.
Les relations des Pygmées avec les Bantous (Africains) sont liées à une obligation économique. Même si elles se caractérisent par un rapport de domination à l’avantage du « grand noir » désigné par l’appellation de « patron », cette « association-domination » est vitale pour les Pygmées, qui ont besoin de fer forgé (armes, couteaux, outils), de récipients et de poteries, de certaines graines de culture. Les pagnes en tissu commencent à se voir sur les bords des routes mais, en forêt, les femmes ne portent que quelques feuilles attachées en bouquet qui sert de cache-sexe ou une jupe en raphia, voire un morceau d’écorce écrasé qui, après avoir séjourné dans l’eau, a de loin l’aspect d’une grossière étoffe.
Le garde-manger est vide et les boissons sont chaudes. Le périple s’achève. Le soir du sixième jour est consacré au contrôle des véhicules et à la préparation des bagages.
Le lendemain matin, réveil à 4 heures. A la lueur des lampes torches, on démonte le campement et nous prenons un solide petit déjeuner avant de partir. A 5 heures, nous sortons de Bayanga et, après une dizaine de kilomètres, nous roulons sur une piste ravagée et truffée de branches cassées. Les éléphants sont passés par là cette nuit. Toutefois, nous ne ferons pas de rencontre imprévue. Le jour se lève et nous menons bon train. Malgré une crevaison sur une des voitures, nous serons à Bambio avant midi. Après une pause repas à hauteur des plages de sable, nous progressons rapidement. Nous effectuons un arrêt carburant à M’baïki et nous en profitons pour acheter quelques fruits et réparer une deuxième crevaison.
Nous sommes à Bangui pour la tombée de la nuit et notre premier souhait sera de déguster une bière fraîche suivie d’une douche décapante. La couche de poussière de latérite qui nous recouvre justifie bien un double lavage toutes options.
Ce séjour en forêt équatoriale fut un peu notre « Jurassic Parc ». Nous avons vu vivre les Pygmées et les animaux dans des conditions qui devaient déjà être celles de la préhistoire. Comme pourrait le dire Nicolas Hulot, gardons-nous de juger cet état de situation et contentons-nous d’admirer le plus simplement du monde le spectacle naturel d’un coin d’Afrique encore presque vierge.
Cette sortie si riche d’émotions efface les désagréments des mois précédents et grâce à cela notre séjour se termine relativement bien. Malheureusement, quelques jours avant mon retour en France, j’apprends que je suis muté à Rennes dans un centre mobilisateur alors que j’espérais une affectation à Angoulême. Mon moral en prend un coup, ainsi que celui de mon épouse qui espérait bien vivre auprès de notre fille aînée. Après une longue réflexion, nous décidons de nous séparer au moins les premiers mois, je vivrai donc en célibataire géographique dans ma nouvelle garnison.
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